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Syrie-Liban : de l'occupation à l'emprise par le Hezbollah

Trente ans de tutelle, un assassinat retentissant, puis l'influence via le Hezbollah : comment Damas a façonné le Liban, jusqu'à la chute d'Assad.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drapeaux libanais et syrien superposés sur fond de Beyrouth.
Drapeaux libanais et syrien superposés sur fond de Beyrouth. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'armée syrienne a occupé le Liban de 1976 à 2005, avec quelque 14 000 soldats et agents de renseignement.
  2. L'assassinat de Rafic Hariri en février 2005 a déclenché la Révolution du Cèdre et le retrait syrien.
  3. Après 2005, Damas a maintenu son influence par procuration, via le Hezbollah, allié commun de la Syrie et de l'Iran.
  4. La guerre civile syrienne a déversé environ 1,5 million de réfugiés au Liban et ravivé les fractures confessionnelles.
  5. La chute d'Assad en décembre 2024 et la guerre Israël-Hezbollah ont ébranlé l'axe qui reliait Damas, Téhéran et Beyrouth.

Le 14 février 2005, une formidable explosion pulvérise le convoi de Rafic Hariri sur le front de mer de Beyrouth. L’ancien Premier ministre et vingt-et-une autres personnes périssent1. En quelques semaines, la colère populaire chasse l’armée syrienne du Liban après trente ans de présence. Mais Damas ne lâche pas prise : il troque l’occupation directe contre une emprise plus discrète, par procuration. L’histoire de la relation syro-libanaise est celle d’une tutelle qui change de forme sans disparaître — jusqu’à l’effondrement du régime, en décembre 2024.

Trente ans de tutelle militaire

Tout commence le 31 mai 1976, quand l’armée syrienne entre au Liban en pleine guerre civile, sous couvert de stabilisation2. La présence se mue vite en domination. Damas tisse un réseau de contrôle qui irrigue les institutions libanaises — armée, services de renseignement, vie politique. À la veille de son départ, la Syrie compte encore quelque 14 000 soldats et agents sur le sol libanais2.

Cette tutelle nourrit un ressentiment profond. Assassinats politiques, répression des voix dissidentes, dépendance économique : le Liban vit sous une chape syrienne. L’assassinat de Hariri fait déborder le vase. La Révolution du Cèdre rassemble des centaines de milliers de manifestants réclamant le départ des troupes, une commission d’enquête internationale et des élections libres3. Sous la pression, la Syrie achève son retrait le 27 avril 20052. Une page se tourne — en apparence.

L’influence par procuration

Car l’emprise syrienne se prolonge sous d’autres habits. Le Hezbollah, mouvement chiite fondé en 1982 en réaction à l’invasion israélienne, devient le principal relais de Damas et de Téhéran. Soutenu par les deux capitales, il a comblé le vide laissé par le retrait syrien, conjuguant aile militaire, réseau social et représentation parlementaire. Présenté comme défenseur du Liban face à Israël, il a su capter un soutien populaire réel tout en défiant l’autorité de l’État.

La force du Hezbollah tient à sa double nature. Parti siégeant au Parlement, il est aussi une armée mieux équipée que celle de l’État, et un vaste réseau d’écoles, de dispensaires et d’aides sociales qui lui assure une assise populaire dans les régions chiites. Cette dualité — institution et milice — défie en permanence l’autorité de Beyrouth et nourrit les tensions avec les autres communautés. Elle fait du mouvement le véritable héritier de l’influence syrienne, capable de peser sur la formation des gouvernements et l’issue des scrutins.

La relation avec Damas est symbiotique. En appuyant le Hezbollah, le régime d’Assad protège ses intérêts au Liban ; en retour, le mouvement vole au secours du régime quand la guerre civile éclate. Le 25 mai 2013, Hassan Nasrallah reconnaît publiquement l’engagement de ses combattants à Qousseir, ville stratégique près de la frontière4. La bataille, remportée aux côtés de l’armée syrienne, marque un tournant : le Hezbollah n’est plus seulement un acteur libanais, mais un pilier régional de l’axe pro-Assad. Cet engagement, qui a transformé le mouvement en puissance régionale, s’inscrit dans la logique du soutien étranger au régime, qu’éclaire notre analyse de la décision russe d’intervenir militairement en 2015.

Une justice inachevée

L’assassinat de Hariri a aussi produit un précédent judiciaire singulier. En 2007, le Conseil de sécurité crée par sa résolution 1757 le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), inauguré en 2009 à La Haye5. Onze ans plus tard, le 11 décembre 2020, le tribunal condamne par contumace Salim Ayyash, membre de l’unité 121 du Hezbollah, à cinq peines de réclusion à perpétuité pour son rôle dans l’attentat6.

Mais le verdict laisse un goût d’inachevé. Le tribunal estime qu’aucune preuve n’établit l’implication des directions du Hezbollah ou de la Syrie, et trois autres accusés sont acquittés faute d’éléments6. Le TSL ferme ses portes le 31 décembre 2023, sans avoir pu juger nul autre responsable de haut rang5. Justice partielle, à l’image de l’impunité qui a longtemps protégé les acteurs régionaux — un thème que prolonge notre dossier sur l’impact de la survie d’Assad sur les normes internationales.

Le poids de la guerre et des réfugiés

La guerre civile syrienne, déclenchée en 2011, a fait basculer le Liban dans son orbite. Le pays accueille aujourd’hui environ 1,5 million de réfugiés syriens, pour une population de 5,7 millions d’habitants7 — soit l’une des plus fortes densités de réfugiés au monde. Cette vague a mis à rude épreuve des infrastructures déjà fragiles et exacerbé les tensions communautaires.

La polarisation a redoublé : tandis que le Hezbollah soutenait Assad, des partis sunnites et chrétiens prenaient fait et cause pour l’opposition. Les loyautés confessionnelles ont déteint sur chaque scrutin, paralysant la gouvernance. À cette fracture politique s’est ajoutée une pression économique brutale : la présence prolongée des réfugiés, conjuguée à l’effondrement financier du pays à partir de 2019, a transformé l’accueil en sujet explosif. Beaucoup de Libanais y voient une concurrence pour des emplois et des services publics déjà exsangues, tandis que d’autres rappellent l’apport des réfugiés à certains secteurs. Cette fragilité libanaise, nourrie par les flux transfrontaliers et les militances armées, s’inscrit dans la dynamique régionale qu’examine notre étude sur la sécurité régionale et les dynamiques avec les pays voisins.

Quand l’axe se fissure

L’année 2024 a tout bouleversé. La guerre entre Israël et le Hezbollah a infligé au mouvement des pertes considérables avant un cessez-le-feu le 27 novembre 20248. Quelques jours plus tard, le 8 décembre, le régime d’Assad s’effondrait9. Pour le Hezbollah, c’est la perte de son corridor stratégique vers l’Iran et la disparition d’un allié historique.

Sur le terrain, les flux de population se sont en partie inversés. Selon le HCR, plus de 105 000 Syriens sont arrivés au Liban depuis décembre, mais quelque 362 000 en sont repartis vers la Syrie d’ici fin septembre 20258. Le retour, longtemps impensable sous Assad, redevient une option pour certains exilés.

Reste une question lourde. Le Liban saura-t-il profiter de l’affaiblissement de la tutelle syrienne pour reprendre son destin en main, ou sombrera-t-il dans un nouveau vide ? Le signal à surveiller : la capacité de l’État libanais à réaffirmer son autorité là où, pendant un demi-siècle, Damas et ses relais ont dicté la marche.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de temps a duré l'occupation syrienne du Liban ?

Près de trente ans. L'armée syrienne est entrée au Liban le 31 mai 1976, au début de la guerre civile libanaise, et n'en est repartie que le 30 avril 2005, sous la pression internationale et populaire née de l'assassinat de Rafic Hariri.

Quel rôle l'assassinat de Hariri a-t-il joué ?

L'attentat à la voiture piégée du 14 février 2005, qui a tué l'ancien Premier ministre et 21 autres personnes, a déclenché la Révolution du Cèdre. Les manifestations massives ont précipité le retrait des troupes syriennes et conduit à la création d'un tribunal international.

Comment Damas a-t-il gardé son influence après 2005 ?

Par procuration. Le régime d'Assad s'est appuyé sur le Hezbollah, mouvement chiite armé soutenu par l'Iran, pour peser sur la vie politique libanaise. En retour, le Hezbollah a combattu en Syrie aux côtés du régime à partir de 2013.

Qu'a changé la chute d'Assad pour le Liban ?

Beaucoup. Affaibli par la guerre avec Israël en 2024, le Hezbollah a perdu, avec la chute d'Assad, son corridor stratégique vers l'Iran. Les flux de réfugiés se sont inversés en partie, et l'axe régional qui structurait le Liban s'est fragilisé.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Assassination of Rafik Hariri (2005) », EBSCO Research Starters. https://www.ebsco.com/research-starters/diplomacy-and-international-relations/assassination-rafik-hariri-2005

  2. « Syrian Military Leaves Lebanon After 29 Years », PBS NewsHour, 26 avril 2005. https://www.pbs.org/newshour/nation/middle_east-jan-june05-syria_04-26 2 3

  3. « The Cedar Revolution in Lebanon », Tavaana. https://en.tavaana.org/cedar_revolution/

  4. « Hezbollah chief admits and defends group’s involvement in Syrian war », The Washington Post, 25 mai 2013. https://www.washingtonpost.com/world/middle_east/hezbollah-chief-admits-and-defends-groups-involvement-in-syrian-war/2013/05/25/3748965a-c55e-11e2-9fe2-6ee52d0eb7c1_story.html

  5. « Justice served: Lebanon’s Special Tribunal closes », UN News, 2023. https://news.un.org/en/story/2023/12/1145217 2

  6. « Lebanon: UN-backed tribunal sentences Hezbollah militant in Hariri assassination », UN News, 11 décembre 2020. https://news.un.org/en/story/2020/12/1079892 2

  7. « September 2025 Operational update », HCR (UNHCR), 2025. https://www.unhcr.org/sites/default/files/2025-10/UNHCR%20LBN_Operational%20update.pdf

  8. « Cross-Border Shuffle: Refugee Movement Between Lebanon and Syria after Assad », The Century Foundation, 2025. https://tcf.org/content/report/cross-border-shuffle-refugee-movement-between-lebanon-and-syria-after-assad/ 2

  9. « Syrian rebels led by HTS capture Damascus, oust Bashar al-Assad », The Washington Post, 8 décembre 2024. https://www.washingtonpost.com/world/2024/12/08/syria-damascus-assad-hts-rebels/

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