La guerre dans sa cinquième année : un front qui se fige, un pays qui tient
Front largement figé, drones omniprésents, infrastructures sous le feu, société épuisée mais debout : où en est l'Ukraine après quatre ans d'invasion, en 2026.

À retenir
- Au seuil de sa cinquième année, la guerre s'enlise : Moscou n'a conquis qu'environ 4 300 km² en 2025, et contrôle quelque 19 % du territoire ukrainien.
- Le drone est devenu le maître du champ de bataille : la « zone létale » s'étend désormais sur 15 à 40 km de profondeur, paralysant la logistique des deux camps.
- L'épuisement humain frappe surtout l'Ukraine : recrutement insuffisant, jusqu'à 150 000 absences signalées, brigades parfois réduites à 30 % de leurs effectifs.
- L'hiver 2025-2026 a vu la campagne russe la plus dévastatrice contre le réseau électrique, avec plus de 14 millions d'Ukrainiens privés de courant en février.
- Les pourparlers patinent : Kiev veut un gel du front assorti de garanties de sécurité ; Moscou exige tout le Donbass et refuse toute troupe de l'OTAN.
Le 24 février 2026, Volodymyr Zelensky s’est adressé à la nation depuis un bunker de Kiev. Quatre ans, jour pour jour, après que les colonnes blindées russes ont franchi la frontière pour s’emparer de la capitale en trois jours. La capitale tient toujours. Mais le décor a changé : le président filme désormais ses allocutions sous terre, tandis qu’au-dessus, les drones russes traquent immeubles d’habitation et centrales électriques presque chaque nuit1. Au seuil de sa cinquième année, la guerre n’est plus une affaire de percées spectaculaires. C’est une lente épreuve d’endurance, où chaque kilomètre se paie en vies et où la victoire se mesure désormais à ce que l’on parvient à ne pas perdre.
Un front qui se fige, des gains qui s’effondrent
L’image d’une Russie déferlante appartient au passé. En 2025, Moscou n’a conquis qu’environ 4 336 km² de territoire ukrainien — à peine 0,72 % du pays —, le rythme le plus lent depuis le début de l’invasion2. La prise de Pokrovsk, verrou logistique du Donbass, a résumé l’absurdité de cette arithmétique : en 2025, les forces russes y avançaient d’environ 70 mètres par jour, et la ville n’est tombée qu’en décembre, après des mois de combats. Début 2026, le secteur restait le plus disputé du front, avec plus de quatre-vingts engagements quotidiens2.
Au total, la Russie contrôle aujourd’hui quelque 19 % du territoire ukrainien internationalement reconnu, soit près de 116 000 km², Crimée comprise2. Mais l’élan s’est brisé. Selon l’Institute for the Study of War (ISW), think tank américain de référence, les forces ukrainiennes ont largement enrayé l’offensive russe de printemps-été 2026 : en mai, Moscou n’a pris pied que dans une fraction des territoires qu’elle grignotait un an plus tôt, et Kiev a même progressé localement dans les régions de Soumy et de Zaporijjia3. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a estimé le 21 mai que les défenses ukrainiennes « stabilisaient » la ligne de contact3.
La lecture est radicalement différente vue de Moscou. L’agence d’État russe TASS, relais du Kremlin, comptabilise scrupuleusement chaque village « libéré » : selon le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, les forces russes auraient pris quelque quatre-vingts localités depuis le début de 20264. Deux récits, une même réalité géographique : des hameaux du Donbass qui changent de main pour des gains stratégiques infimes.
Le drone, nouveau maître du champ de bataille
Si le front se fige, c’est d’abord à cause d’un objet : le drone. La guerre de 2026 est saturée de petits appareils — reconnaissance, FPV de frappe, intercepteurs. Ils ont créé ce que les militaires appellent une « zone létale » : une bande où tout véhicule, tout regroupement d’hommes est repéré puis détruit en quelques minutes. Elle s’étend désormais sur 15 à 25 kilomètres de part et d’autre de la ligne, et les unités ukrainiennes en repoussent la portée jusqu’à 40 kilomètres5. Résultat : les offensives mécanisées massives sont devenues quasi suicidaires. On avance à pied, par groupes de deux ou trois, pour quelques centaines de mètres.
L’Ukraine a fait de cette contrainte une industrie. Sa production de drones FPV est passée d’environ 3 000 à 5 000 unités en 2022 à près de 3 millions en 2025, et sa capacité dépasserait 8 millions par an début 20265. Surtout, Kiev a porté la guerre loin derrière les lignes : depuis 2022, ses frappes de longue portée ont touché 24 des 33 grandes raffineries russes, amputant d’environ un tiers la capacité de raffinage du pays6. En mai 2026, plus de dix sites pétroliers ont été frappés en un seul mois, forçant Moscou à rationner le carburant et à en importer de Biélorussie6. Une logique d’attrition qui vise désormais l’économie de guerre russe autant que ses soldats — un effet de l’adaptation de l’industrie de défense russe sous les sanctions, contrainte de tenir un effort qu’aucune des deux parties ne peut financer indéfiniment.
L’épuisement des hommes, talon d’Achille de Kiev
C’est sans doute le front le plus inquiétant pour l’Ukraine, et il ne figure sur aucune carte. Le pays manque d’hommes. Selon une analyse du Carnegie Endowment, les unités de première ligne souffrent de pénuries aiguës, d’une lassitude profonde des vétérans et de taux d’absence sans précédent ; jusqu’à 150 000 militaires pourraient manquer à l’appel de leurs unités7. Début 2025, Kiev visait 300 000 nouvelles recrues et n’en a obtenu qu’environ 200 000, là où la Russie en enrôle quelque 30 000 par mois7. Certaines brigades n’aligneraient plus que 30 % de leur infanterie théorique.
Moscou exploite cette faiblesse sans relâche. La chaîne d’État RT, organe de propagande du Kremlin, titre sur l’« effondrement » de la mobilisation ukrainienne et diffuse des vidéos de recrutements forcés8. La manœuvre est connue : transformer une difficulté réelle en récit de désintégration imminente. La réalité est plus nuancée. L’Ukraine peine à régénérer ses forces, mais l’armée n’a pas rompu, et l’état-major continue d’infliger à l’adversaire des pertes massives — plus de 1,25 million d’hommes tués, blessés ou capturés depuis février 2022 selon ses propres décomptes, invérifiables mais corroborés par les estimations occidentales pointant vers le million9. La guerre est devenue une compétition d’épuisement où chaque camp parie sur l’effondrement de l’autre, à l’image de ce qu’avait théorisé la doctrine militaire russe : user l’adversaire dans la durée plutôt que le vaincre d’un coup.
Quand la guerre vise les radiateurs
Faute de percer le front, Moscou a rouvert un autre théâtre : le réseau énergétique ukrainien. L’hiver 2025-2026 a été le plus rude de la guerre. Depuis l’automne, l’Ukraine a essuyé une dizaine de vagues majeures de frappes combinées missiles et drones ; lors d’une seule nuit, la Russie a lancé 34 missiles et 339 drones, après quatre nuits cumulant 537 engins10. Le 9 février, des attaques ont déchiré les infrastructures électriques et gazières des régions de Zaporijjia, Kherson, Kharkiv et Donetsk10.
Le bilan est lourd. Les 7 et 8 février, plus de 14 millions d’Ukrainiens ont subi des coupures de plusieurs heures, alors que le thermomètre approchait −20 °C ; depuis octobre 2023, plus de 70 % des capacités de production thermique, hydraulique et nucléaire du pays ont été endommagées ou détruites10. Comme l’a résumé Zelensky, faute de pouvoir vaincre l’Ukraine sur le champ de bataille, Moscou « fait désormais la guerre aux immeubles et aux centrales »1. C’est une arme contre le moral autant que contre le réseau : pousser une population à bout pour fissurer sa volonté de résister. Cette stratégie de pression sur les civils prolonge sur le plan énergétique la guerre hybride russe en Europe, où l’infrastructure et l’information deviennent des cibles à part entière.
L’argent du front : l’Europe à la manœuvre, Washington en retrait
La guerre tient aussi par la logistique financière, et celle-ci s’est reconfigurée. Au début de son second mandat, Donald Trump a suspendu les livraisons d’armes américaines gratuites à l’Ukraine11. Le budget de défense 2026 voté par le Congrès n’alloue que 400 millions de dollars d’assistance via l’Ukraine Security Assistance Initiative — sans garantie que ces fonds soient effectivement engagés11.
L’Europe a comblé le vide. Elle est devenue le premier bailleur de Kiev : l’aide militaire de l’UE a bondi de 67 % en 2025, et l’Union a approuvé un prêt de 90 milliards d’euros pour soutenir le budget et la défense ukrainiens en 2026-202712. Les alliés ont aussi inventé un montage pour continuer d’acheter du matériel américain malgré la frilosité de Washington : le mécanisme PURL de l’OTAN, par lequel ils ont engagé plus d’un milliard de dollars par mois depuis août 2025 pour financer munitions et équipements destinés à l’Ukraine13. Mark Rutte a évoqué jusqu’à 15 milliards de dollars supplémentaires en 202613. Le message est clair : l’Europe a choisi de faire de la résistance ukrainienne sa propre affaire de sécurité.
Une société lasse, mais qui refuse les conditions russes
Quatre ans de guerre laissent des traces dans les têtes. Le centre d’études polonais OSW décrit une opinion ukrainienne tiraillée entre une « réalité sombre » et l’espoir d’un avenir meilleur : la lassitude est réelle, palpable dans la défiance envers la classe politique, mais la volonté de résister n’est pas brisée14. Le basculement le plus net concerne le rapport à la négociation. La part d’Ukrainiens estimant qu’il faut « combattre jusqu’à la victoire » est tombée de 73 % en 2022 à 24 % en 2025 ; à l’inverse, ceux qui veulent négocier au plus vite sont passés de 22 % à 69 %14.
Mais cette envie de paix n’est pas une capitulation. Une large majorité — 72 % — soutiendrait un gel du conflit le long du front actuel, à condition d’obtenir des garanties de sécurité et que les territoires occupés ne soient pas reconnus comme russes14. Du côté de Moscou, le récit officiel mise au contraire sur la fatigue de l’adversaire et présente, via l’agence d’État TASS, une victoire patiente et inéluctable4. Deux sociétés qui aspirent à la fin des combats, mais pour des règlements diamétralement opposés.
2026 : entre gel négocié et guerre qui dure
Les pourparlers existent, mais ils tournent à vide. Sous médiation américaine — l’émissaire Steve Witkoff et Jared Kushner —, les discussions ont buté sur les deux mêmes obstacles depuis le début : le tracé territorial et les garanties de sécurité15. Kiev propose de geler la ligne de front, Donbass compris ; Moscou exige que l’Ukraine cède toute la partie du Donetsk qu’elle tient encore15. Sur les garanties, Londres et Paris se disent prêts à établir des « hubs militaires » en Ukraine en cas de cessez-le-feu ; Vladimir Poutine a opposé un refus catégorique à tout déploiement de troupes de l’OTAN15. Au printemps 2026, l’attention de Washington s’est en partie détournée vers l’Iran, et les négociations se sont enlisées.
Trois scénarios se dessinent pour la suite de l’année. Un gel imparfait, à la coréenne, où les armes se taisent sans traité ni reconnaissance des frontières : l’hypothèse la plus discutée, mais suspendue à des garanties que Moscou refuse. Une guerre qui s’éternise, chaque camp pariant sur l’effondrement économique ou humain de l’autre. Ou une rupture, si la pénurie d’hommes ukrainienne ou la crise budgétaire russe atteignait un point de bascule. Le signal à surveiller n’est ni un drapeau planté ni une carte redessinée : c’est le moment où l’un des deux belligérants jugera l’attrition plus coûteuse que le compromis. Pour la Russie, ce calcul dépendra largement des conséquences politiques et économiques que la guerre lui impose — et de sa capacité à les supporter une cinquième, voire une sixième année. En attendant, l’Ukraine fait ce qu’elle fait depuis 2022 : elle tient.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelle part du territoire ukrainien la Russie contrôle-t-elle en 2026 ?
Environ 19 % du territoire internationalement reconnu de l'Ukraine, soit près de 116 000 km², Crimée comprise. En 2025, Moscou n'a gagné qu'environ 4 336 km² supplémentaires, le rythme d'avancée le plus lent depuis le début de l'invasion de février 2022.
Pourquoi le front est-il quasiment figé ?
La densité de drones de reconnaissance et d'attaque rend toute concentration de forces visible et vulnérable. Cette « zone létale » de 15 à 40 km de profondeur paralyse les offensives mécanisées : on progresse à pied, par petits groupes, pour quelques centaines de mètres, au prix de pertes énormes.
L'aide occidentale à l'Ukraine se poursuit-elle ?
Oui, mais sa structure a changé. Washington a suspendu ses livraisons gratuites ; l'Europe est devenue le premier bailleur, avec un prêt de 90 milliards d'euros pour 2026-2027. Les alliés financent aussi l'achat d'armes américaines via le mécanisme PURL de l'OTAN, plus d'un milliard de dollars par mois depuis août 2025.
Où en sont les négociations de paix ?
Elles patinent. Sous médiation américaine, Kiev propose de geler le front actuel contre des garanties de sécurité solides et le non-recouvrement de la souveraineté sur les zones occupées ; Moscou exige la totalité du Donbass et refuse tout déploiement de troupes de l'OTAN. Aucune percée à la mi-2026.
Sources
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Kyiv Post, « ‘Every Tomorrow Must Be Won’ – Zelensky Addresses Nation on Fourth Anniversary of Russia’s Full-Scale Invasion », Kyiv Post, 24 février 2026. https://www.kyivpost.com/post/70651 ↩ ↩2
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Simon Saradzhyan et al., « The Russia-Ukraine War Report Card, April 1, 2026 », Russia Matters (Harvard Kennedy School), 1er avril 2026. https://www.russiamatters.org/news/russia-ukraine-war-report-card/russia-ukraine-war-report-card-april-1-2026 ↩ ↩2 ↩3
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Institute for the Study of War / Critical Threats, « Russian Offensive Campaign Assessment, May 22, 2026 », 22 mai 2026. https://www.criticalthreats.org/analysis/russian-offensive-campaign-assessment-may-22-2026 ↩ ↩2
-
TASS, « Russia liberates around 80 settlements as part of special military op in 2026 — Lavrov », TASS, 2026. https://tass.com/politics/2134229 ↩ ↩2
-
Just Security, « How Ukraine Became a Drone Superpower », Just Security, 2026. https://www.justsecurity.org/138164/ukraine-drone-superpower/ ↩ ↩2
-
Euronews, « Ukraine strikes Russian oil refinery in long-range drone attack, Kyiv says », Euronews, 21 mai 2026. https://www.euronews.com/2026/05/21/ukraine-strikes-russian-oil-refinery-in-long-range-drone-attack-kyiv-says ↩ ↩2
-
Carnegie Endowment for International Peace, « Rethinking Ukraine’s Manpower Challenge », Carnegie Endowment, mars 2026. https://carnegieendowment.org/research/2026/03/ukraine-military-russia-war-manpower-recruitment ↩ ↩2
-
RT, « Forced mobilization failing to stop Ukraine’s manpower collapse – RT reports », RT, 2026. https://www.rt.com/russia/637285-ukraine-forced-mobilization-manpower-collapse/ ↩
-
Ukrainska Pravda, « Russian losses over past day: 1,130 soldiers killed and wounded », Ukrainska Pravda, 3 juin 2026. https://www.pravda.com.ua/eng/news/2026/06/03/8037530/ ↩
-
Associated Press / Military.com, « Russia Pounds Ukraine Power Grid, Blackouts Spread », Military.com, 9 février 2026 ; corroboré par Mary Ilyushina, « Ukraine’s power sector buckles under fierce Russian winter attacks », The Washington Post, 15 décembre 2025. https://www.military.com/daily-news/headlines/2026/02/09/russia-pounds-ukraine-power-grid-blackouts-spread.html ↩ ↩2 ↩3
-
OSW Centre for Eastern Studies, « US defence budget for 2026: Congress approves continued support for Ukraine and a military presence in Europe », OSW, 19 décembre 2025. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/analyses/2025-12-19/us-defence-budget-2026-congress-approves-continued-support-ukraine ↩ ↩2
-
Chatham House, « Europe is helping Ukraine resist a US push for peace at any price », International Affairs / Chatham House, février 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/02/europe-helping-ukraine-resist-us-push-peace-any-price ↩
-
OTAN, « NATO Allies and partners fund over 4 billion in PURL packages for Ukraine », NATO News, 10 décembre 2025. https://www.nato.int/en/news-and-events/articles/news/2025/12/10/nato-allies-and-partners-fund-over-4-billion-in-purl-packages-for-ukraine ↩ ↩2
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OSW Centre for Eastern Studies, « A grim reality and a brighter future: Ukrainian public sentiment in the fifth year of the war », OSW Commentary, 2 mars 2026. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-commentary/2026-03-02/a-grim-reality-and-a-brighter-future-ukrainian-public ↩ ↩2 ↩3
-
Al Jazeera, « Russia-Ukraine talks: All the mediation efforts, and where they stand », Al Jazeera, 18 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/18/russia-ukraine-talks-all-the-mediation-efforts-and-where-they-stand ↩ ↩2 ↩3
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