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Sanctions internationales : une arme qui s'émousse ?

Plafond pétrolier, flotte fantôme, snapback iranien : les sanctions frappent fort sans toujours atteindre leur but. Anatomie d'une arme de puissance contestée.

Par ISS17 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Pétrolier en mer et graphique de cours, illustrant les sanctions économiques sur les exportations d'énergie.
Pétrolier en mer et graphique de cours, illustrant les sanctions économiques sur les exportations d'énergie. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'UE a abaissé le plafond du pétrole russe de 60 à 47,60 dollars le baril en juillet 2025.
  2. Une flotte fantôme d'environ 350 navires transportait fin 2025 la majeure partie du brut russe.
  3. En Iran, l'inflation a dépassé 50 % en 2025 et le rial a perdu 60 % de sa valeur.
  4. Le contournement compenserait moins de 10 % de l'impact global des sanctions contre la Russie.
  5. L'usage du dollar comme arme accélère la dédollarisation : sa part dans les réserves mondiales est tombée à environ 58 %.

Un plafond de prix abaissé, une flotte de pétroliers fantômes qui gonfle, une inflation iranienne à trois chiffres sur les denrées de base. Les sanctions internationales sont devenues l’arme privilégiée des démocraties pour punir sans tirer un coup de feu. Mais à mesure qu’elles se multiplient, une question s’impose : font-elles vraiment plier les régimes visés, ou les rendent-elles seulement plus ingénieux ?

Le bras de fer pétrolier avec la Russie

La Russie offre le cas d’école. Son talon d’Achille, ce sont les revenus pétroliers, et c’est précisément ce que les sanctions peinent à atteindre suffisamment, juge Chatham House1. Les recettes des hydrocarbures ont dépassé 11 000 milliards de roubles en 2024, avec une prévision quasi identique pour 20251. Pour serrer l’étau, l’Union européenne a abaissé en juillet 2025 le plafond du prix du brut russe de 60 à 47,60 dollars le baril, assorti d’un mécanisme de révision automatique1.

Sur le papier, l’effet est réel : ces mesures ont préservé un écart inédit entre le prix du marché et celui encaissé par Moscou2. Mais Moscou a riposté avec une « flotte fantôme » — des pétroliers vieillissants, opaques, souvent mal assurés. Cette flotte s’est étoffée d’environ sept navires par mois pour atteindre près de 350 unités en mars 2025, assurant plus de 60 % des exportations de brut russe en mer Baltique2. En octobre 2025, environ 65 % des cargaisons l’empruntaient encore2.

L’écart entre le pétrole de référence Brent et l’Oural russe en dit long sur cette partie d’échecs : tombé sous 12,50 dollars le baril en octobre 2025, il a bondi à environ 23 dollars en novembre, puis près de 27 dollars en décembre1. Autrement dit, chaque tour de vis recreuse la décote subie par Moscou. Pour autant, les revenus pétroliers ne représentent qu’environ 10 % du PIB russe : les tarir gênerait le Kremlin sans le mettre à genoux1. L’efficacité reste donc partielle, et le coût de l’énergie pèse lourd sur le continent européen, comme l’analyse l’impact des tensions énergétiques en Europe.

L’escalade des paquets de sanctions

Loin de renoncer, les Occidentaux durcissent le ton. En avril 2026, l’Union européenne a adopté son vingtième paquet de sanctions, visant l’amont et l’aval du secteur énergétique russe et posant les bases d’une future interdiction des services maritimes pour le pétrole de Moscou3. Selon le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur, un plafond efficace aurait amputé les revenus pétroliers russes de 38 %, soit 184 milliards d’euros, entre décembre 2022 et avril 2026 — mais il n’a imposé qu’une contrainte brève et sélective3.

Le ciblage des navires eux-mêmes apparaît plus prometteur : un pétrolier peut changer de nom, de pavillon ou de propriétaire, son numéro d’identification de l’Organisation maritime internationale, lui, reste inchangé2. Le Trésor américain a ainsi sanctionné 183 navires russes en janvier 2025, puis interdit en octobre toute transaction avec les géants Rosneft et Lukoil2. Ces leviers de pression rappellent ceux à l’œuvre dans l’évolution des conflits en Afrique, où l’isolement économique accompagne souvent l’isolement diplomatique.

L’Iran, ou la résilience par l’ombre

L’Iran illustre une autre facette. Fin 2025, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont déclenché le mécanisme de « snapback », le rétablissement automatique des sanctions de l’ONU sur les armes, la finance et le transport maritime, prévu par l’accord nucléaire de 20154. Mais Téhéran avait déjà basculé son commerce pétrolier dans la clandestinité : réseaux d’intermédiaires, pétroliers furtifs et ports relais acheminent son brut vers la Chine, qui absorbe 90 % de ses exportations4. Ce rétablissement ne tue pas ce commerce ; il en alourdit le coût et le risque, baril après baril, en interdisant par exemple d’assurer les pétroliers iraniens ou de leur ouvrir certains ports4.

L’expérience iranienne révèle une logique récurrente : plus les sanctions durent, plus la cible s’organise pour les déjouer. Quinze années de pression ont façonné une économie de contournement entière, avec ses circuits financiers parallèles, ses cryptomonnaies et ses partenaires complaisants. Le coût humain, lui, est bien réel : effondrement des salaires réels, pénuries et crise sociale rampante. Les sanctions punissent souvent les populations avant les dirigeants, un dilemme éthique que les chancelleries peinent à résoudre.

L’économie iranienne, elle, souffre durement. L’inflation a dépassé 50 % en 2025 et le rial a perdu 60 % de sa valeur dans les mois qui ont suivi la guerre de douze jours de juillet 20255. L’inflation alimentaire a atteint 64 % en octobre, puis 105 % en février5. En quinze ans, le PIB iranien a fondu, passant d’environ 600 milliards de dollars en 2010 à 356 milliards en 20255. Cette saignée nourrit le mécontentement social, mais n’a pas, à ce jour, fait céder le régime — un schéma documenté de longue date par l’impact des sanctions sur l’économie iranienne.

Ce que dit la recherche sur l’efficacité

Les travaux universitaires nuancent les deux camps. Le contournement existe — commerce intermédié via le Caucase et l’Asie centrale, marchandises réexpédiées — mais il ne compenserait que moins de 10 % de l’impact global des sanctions contre la Russie, même si le taux de substitution dépasse 50 % pour de nombreux produits ciblés6. Les sanctions réussissent mieux quand le sanctionneur dispose d’un avantage comparatif sur les biens exportés vers la cible, et échouent davantage si le portefeuille d’exportation de cette dernière est diversifié6.

Le Government Accountability Office américain pointe une faiblesse structurelle : les agences peinent à mesurer l’efficacité réelle des sanctions, faute d’objectifs clairs7. Surtout, l’arme a un effet boomerang. En transformant le dollar en instrument de coercition, Washington a accéléré la dédollarisation : la part du billet vert dans les réserves de change mondiales est tombée à environ 58 % au premier trimestre 20258. La Russie pousse cet agenda au sein des BRICS8. Cette quête d’autonomie financière s’observe aussi sur les marchés d’armement, où les puissances émergentes cherchent des fournisseurs alternatifs.

L’arme économique à la croisée des chemins

Les sanctions ne sont ni le remède miracle que vantent leurs promoteurs, ni l’échec total que dénoncent leurs détracteurs. Elles infligent une douleur réelle, fragilisent les budgets et compliquent la vie des régimes visés, mais elles les forcent rarement à changer de cap à court terme. Leur efficacité dépend d’une application rigoureuse et d’une coalition unie — deux conditions difficiles à tenir dans la durée. Comme la guerre se déplace vers de nouveaux domaines, à l’image de la militarisation de l’espace, la coercition économique se sophistique. Le signal à surveiller est double : l’éventuelle interdiction des services maritimes au pétrole russe, et la profondeur de la dédollarisation. L’un mesurera la capacité de pression des démocraties ; l’autre, le prix qu’elles paient pour l’avoir trop utilisée.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Les sanctions contre la Russie fonctionnent-elles ?

En partie. Elles ont creusé un écart important entre le prix mondial du pétrole et celui payé à Moscou, réduisant ses revenus. Mais la flotte fantôme et des acheteurs complaisants ont limité leur portée. Selon Chatham House, les recettes pétrolières restent le point faible insuffisamment ciblé du Kremlin.

Qu'est-ce que la flotte fantôme ?

C'est un ensemble de pétroliers vieillissants, souvent mal assurés et au pavillon opaque, que la Russie utilise pour exporter son brut hors du système occidental. Fin 2025, elle comptait environ 350 navires et transportait la majorité du pétrole russe, contournant largement le plafond de prix imposé par le G7.

Qu'est-ce que le snapback iranien ?

C'est le mécanisme qui a permis au Royaume-Uni, à la France et à l'Allemagne de rétablir, fin 2025, les sanctions de l'ONU contre l'Iran. Il restaure des restrictions sur les armes, la finance et le transport maritime, et renchérit le coût de chaque baril iranien exporté, sans pour autant stopper ce commerce.

Les sanctions poussent-elles à abandonner le dollar ?

Oui, en partie. En faisant du dollar une arme, Washington incite des pays comme la Russie ou la Chine à promouvoir d'autres monnaies pour le commerce et les réserves. La part du dollar dans les réserves de change mondiales est tombée à environ 58 % début 2025, une érosion lente mais réelle.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Chatham House, « Tightening the oil-price cap to increase the pressure on Russia », Chatham House, septembre 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/09/tightening-oil-price-cap-increase-pressure-russia/introduction 2 3 4 5

  2. Brookings, « Stiffening European sanctions against the Russian oil trade », Brookings Institution, 2025. https://www.brookings.edu/articles/stiffening-european-sanctions-against-the-russian-oil-trade/ 2 3 4 5

  3. Centre for Research on Energy and Clean Air, « April 2026 — Monthly analysis of Russian fossil fuel exports and sanctions », CREA, avril 2026. https://energyandcleanair.org/april-2026-monthly-analysis-of-russian-fossil-fuel-exports-and-sanctions/ 2

  4. Clingendael, « Sanctions without shock? United Nations snapback and Iran’s oil exports », Clingendael Institute, 2025. https://www.clingendael.org/publication/sanctions-without-shock-united-nations-snapback-and-irans-oil-exports 2 3

  5. CNBC, « Iran’s economy in charts: Hyperinflation and depreciating rial », CNBC, 23 avril 2026. https://www.cnbc.com/2026/04/23/iran-economy-war-charts-rial-oil-strait-hormuz-blockade.html 2 3

  6. American Economic Association, « Economic Sanctions and Intermediated Trade », AEA Papers and Proceedings, 2025. https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257%2Fpandp.20251083 2

  7. U.S. Government Accountability Office, « Russia Sanctions and Export Controls: U.S. Agencies Should Establish Targets to Better Assess Effectiveness », GAO-25-107079, 2025. https://files.gao.gov/reports/GAO-25-107079/index.html

  8. FinancialContent, « The Dollar as a Weapon: Sanctions Catalyze Global Dedollarization Push », FinancialContent, septembre 2025. https://markets.financialcontent.com/stocks/article/marketminute-2025-9-10-the-dollar-as-a-weapon-sanctions-catalyze-global-dedollarization-push 2

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