Marchés de la défense : l'offensive des nouveaux marchands d'armes
Drones turcs, exportations indiennes record, chars chinois en Afrique : les puissances émergentes bousculent le marché mondial de l'armement et l'influence des grandes puissances.

À retenir
- Les puissances émergentes redessinent le marché mondial de l'armement en proposant des équipements abordables aux pays en développement.
- La Turquie a porté ses exportations de défense à un record de 8,5 milliards de dollars en 2025, avec des drones qui captent près de 60 % du marché mondial.
- Les exportations indiennes ont atteint un record de 4,15 milliards de dollars sur l'exercice 2025-2026, en hausse de près de 63 %.
- La Russie reste le troisième exportateur mondial mais s'effondre, tandis que la Corée du Sud et Israël progressent fortement.
Au Soudan, au Sahel, dans la Corne de l’Afrique, un même appareil sillonne désormais le ciel des conflits : un drone armé de fabrication turque. En quelques années, Ankara s’est hissée au rang de fournisseur incontournable des armées en quête de puissance de feu bon marché. Cette percée résume une bascule plus vaste : le marché mondial de l’armement, longtemps verrouillé par une poignée de grandes capitales occidentales, voit surgir une nouvelle génération de marchands d’armes — et avec eux, une nouvelle géographie de l’influence.
Un oligopole occidental qui se fissure
Le marché des armes reste dominé par les géants historiques. Selon le SIPRI, les cinq premiers exportateurs — États-Unis, France, Russie, Chine et Allemagne — concentraient encore 71 % des ventes mondiales sur la période 2020-20241. Les États-Unis écrasent la concurrence avec environ 43 % du total, et la guerre en Ukraine — premier importateur mondial sur 2021-2025 — a dopé les transferts vers l’Europe1.
Mais sous cette stabilité de façade, les lignes bougent. La Russie, troisième exportateur, a vu ses ventes s’effondrer de 64 % entre 2015-2019 et 2020-2024, minée par la guerre, les sanctions et la priorité donnée à ses propres fronts1. Ce reflux est considérable : Moscou armait des pans entiers de l’Asie, du Moyen-Orient et de l’Afrique, et son retrait partiel rebat les cartes. Dans le même temps, les importations européennes d’armes ont bondi de 155 % entre 2015-2019 et 2020-2024, l’Ukraine devenant le premier importateur mondial sur 2021-20251. Ce double mouvement — effacement russe et réarmement occidental — laisse un vide béant sur les marchés émergents, longtemps fidèles à Moscou pour son matériel robuste et peu cher. Cette dépendance résiduelle, et la manière dont le Kremlin tente de la préserver, sont analysées dans la position stratégique de la Russie sur les marchés mondiaux des armes. Dans cette brèche s’engouffrent les nouveaux venus.
La Turquie, championne du drone à bas coût
Le cas turc est spectaculaire. En 2025, les exportations turques de défense et d’aérospatiale ont atteint un record de 8,5 milliards de dollars, portées par les drones armés Bayraktar TB2, Akıncı et Anka2. Ankara revendique désormais près de 60 % du marché mondial des drones de combat3.
L’Afrique est devenue son terrain de jeu privilégié : dix-huit pays du continent opèrent ses appareils, et le seul fabricant Baykar pèse près de 1,8 milliard de dollars d’exportations annuelles3. La recette est simple : des drones efficaces, peu coûteux, et surtout vendus sans les conditions politiques ou les exigences en matière de droits humains qu’imposent souvent les fournisseurs occidentaux. Mais ce succès a un revers. Des organisations alertent sur le rôle de ces armes dans l’embrasement de conflits africains, à commencer par la guerre civile au Soudan2. La prolifération d’armements abordables vers des États fragiles peut prolonger les guerres et déstabiliser des régions entières — un mécanisme proche de celui décrit dans les guerres hybrides des puissances émergentes.
L’Inde et la Corée du Sud changent de statut
D’autres puissances montent en gamme. L’Inde, longtemps premier importateur mondial d’armes, est devenue exportatrice : ses ventes de défense ont atteint un record de 4,15 milliards de dollars sur l’exercice 2025-2026, en hausse de près de 63 % sur un an, vers plus de cent pays4. New Delhi poursuit un double objectif : démontrer la maturité de son industrie nationale et réduire son déficit commercial militaire. Cette stratégie d’exportation, ciblant en priorité les nations en développement, fait l’objet d’une analyse dédiée sur l’expansion des exportations de défense de l’Inde.
La Corée du Sud illustre une ascension plus fulgurante encore : sa part de marché a bondi de 83 % sur la dernière période mesurée, et celle d’Israël de 126 %5. Séoul mise sur des chars, de l’artillerie et des avions de combat livrés vite et à prix compétitif, raflant des contrats majeurs en Europe de l’Est et en Asie du Sud-Est5. La force de ces nouveaux venus tient à un triple atout : des prix inférieurs à ceux des Occidentaux, des cadences de production rapides — un argument décisif depuis que la guerre en Ukraine a vidé les stocks européens — et des transferts de technologie qui séduisent les acheteurs désireux de bâtir leur propre industrie. Ces deux pays ne visent plus seulement les marchés pauvres : ils défient les grands sur le terrain de la haute technologie, brouillant la vieille distinction entre fournisseurs « établis » et « émergents ».
La Chine, puissance régionale plus que mondiale
Et la Chine ? Sa trajectoire est plus nuancée qu’on ne le croit souvent. Pékin reste le quatrième exportateur mondial, mais ses ventes ont reculé de 5,4 % sur 2020-20241. Surtout, son rayonnement demeure géographiquement étroit : 85 % de ses exportations partent vers l’Asie et l’Océanie, et 9,9 % seulement vers l’Afrique1.
Là où elle est présente, son influence est réelle. En Afrique, la Chine fournit 18 % des importations d’armes, juste derrière la Russie (21 %) et devant les États-Unis (16 %)1. Des pays comme le Nigeria ou l’Algérie — troisième client de Pékin — lui achètent chars, missiles sol-air et drones6. Ces ventes s’inscrivent souvent dans une stratégie plus large d’implantation économique, à l’image des investissements chinois dans les infrastructures critiques des pays en développement. Mais les analystes le soulignent : malgré son industrie florissante, la Chine est loin de supplanter les fournisseurs de l’OTAN à l’échelle mondiale.
Vers un marché plus disputé — et plus instable
Que retenir de cette recomposition ? Pour les pays en développement, la multiplication des fournisseurs est une aubaine : elle élargit le choix, fait baisser les prix et desserre l’étreinte d’une dépendance unique. Acheter des drones turcs, des chars sud-coréens ou des systèmes indiens, c’est aussi gagner en autonomie stratégique et en marge de manœuvre diplomatique.
Mais cette démocratisation a un coût collectif. Des armes de plus en plus performantes deviennent accessibles à des États fragiles ou à des belligérants, sans toujours les garde-fous qui accompagnaient les ventes occidentales. Le signal à surveiller dans les prochaines années est double : la trajectoire des exportations russes — s’effondreront-elles durablement ? — et la capacité des nouveaux venus, Turquie et Corée du Sud en tête, à transformer leurs succès commerciaux en véritable influence politique. Car vendre des armes n’a jamais été un simple commerce : c’est nouer des dépendances, peser sur des conflits et, in fine, redessiner la carte du pouvoir militaire mondial.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelles puissances émergentes montent sur le marché de l'armement ?
La Turquie, l'Inde, la Corée du Sud et Israël progressent fortement, aux côtés de la Chine. Elles proposent des équipements modernes à prix compétitifs et des délais de livraison rapides, séduisant des pays en développement soucieux de diversifier leurs fournisseurs et de réduire leur dépendance occidentale.
Pourquoi les drones turcs ont-ils tant de succès ?
Le Bayraktar TB2 et ses cousins sont peu coûteux, efficaces et vendus sans les conditions politiques imposées par les fournisseurs occidentaux. La Turquie capte près de 60 % du marché mondial des drones et équipe dix-huit pays africains. Ses exportations de défense ont atteint un record de 8,5 milliards de dollars en 2025.
L'Inde est-elle devenue un exportateur d'armes ?
Oui, et à grande vitesse. Ses exportations de défense ont atteint un record de 4,15 milliards de dollars sur l'exercice 2025-2026, en hausse de près de 63 %. New Delhi vend à plus de cent pays, démontrant ses capacités industrielles tout en réduisant son déficit commercial militaire.
La Russie reste-t-elle un grand exportateur d'armes ?
Elle demeure le troisième exportateur mondial sur 2020-2024, mais ses ventes se sont effondrées de 64 % par rapport à la période précédente, selon le SIPRI. La guerre en Ukraine, les sanctions et la priorité donnée à ses propres besoins ont fortement érodé sa place sur les marchés émergents.
Ces ventes d'armes posent-elles problème ?
Oui. Des organisations alertent sur le rôle des drones turcs dans des conflits africains comme celui du Soudan. La diffusion d'armements abordables à des États fragiles peut prolonger les guerres, alimenter les violations des droits humains et déstabiliser des régions entières.
Sources
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SIPRI, « Trends in International Arms Transfers, 2024 », SIPRI Fact Sheet, mars 2025. https://www.sipri.org/publications/2025/sipri-fact-sheets/trends-international-arms-transfers-2024 ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7
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Foreign Policy, « Turkish Arms Sales Drive Conflict in Africa », Foreign Policy, 28 octobre 2025. https://foreignpolicy.com/2025/10/28/turkey-africa-drones-sudan-arms-guns-conflict/ ↩ ↩2
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DID Press Agency, « Turkey’s Defense Exports Soar to $8.5B in 2025 », DID Press, 2025. https://en.didpress.com/23189/ ↩ ↩2
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South Asian Voices, « India’s Rise in Global Defense Exports and the Way Forward », South Asian Voices, 15 septembre 2025. https://southasianvoices.org/def-f-in-n-india-defense-exports-09-15-2025/ ↩
-
Visual Capitalist, « Ranked: The Biggest Arms Exporters in 2025 », Visual Capitalist, 2025. https://www.visualcapitalist.com/ranked-the-biggest-arms-exporters-in-2025/ ↩ ↩2
-
Newsweek, « Map Shows China’s Arms Sales Footprint Around the World », Newsweek, 2025. https://www.newsweek.com/china-global-arms-footprint-map-2079771 ↩
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