Cartels et souveraineté en Amérique latine : le choc de 2026
Cartels classés organisations terroristes, menaces d'opérations terrestres américaines, riposte de Sheinbaum : la lutte antidrogue rouvre la question de la souveraineté en Amérique latine.

À retenir
- Washington a classé plusieurs cartels mexicains comme organisations terroristes étrangères le 20 février 2025.
- Donald Trump a annoncé en janvier 2026 le lancement d'opérations terrestres au Mexique.
- La présidente Claudia Sheinbaum rejette toute présence militaire américaine et défend la souveraineté nationale.
- La production mondiale de cocaïne a atteint 3 708 tonnes en 2023, un record selon l'ONUDC.
Le 9 janvier 2026, Donald Trump lâche une phrase qui fait trembler tout un continent : les forces américaines vont « commencer maintenant à frapper au sol » au Mexique. Après des mois de frappes en mer, le président américain franchit un seuil symbolique. La lutte contre les cartels, longtemps affaire de coopération policière, devient un test de souveraineté pour l’Amérique latine. Et la question n’est plus seulement de savoir qui contrôle le territoire face aux narcos — mais qui décide d’y faire la guerre.
Quand le crime devient terrorisme
Le tournant remonte au 20 février 2025. Ce jour-là, le département d’État américain a désigné plusieurs cartels mexicains comme organisations terroristes étrangères : Sinaloa, le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), le Cartel du Golfe, le Cartel du Nord-Est et d’autres encore1. La stratégie antidrogue 2026 va plus loin : elle classe le fentanyl et ses précurseurs chimiques comme armes de destruction massive et proclame la fin de l’« ère du confinement passif »2.
Cette requalification n’est pas qu’un mot. En transformant des organisations criminelles en cibles terroristes, elle ouvre la porte à l’emploi de moyens militaires. Le CSIS s’interroge d’ailleurs sur les limites juridiques de cette assimilation entre crime et terreur2. À la mi-février 2026, l’armée américaine avait déjà mené des dizaines de frappes maritimes contre des embarcations soupçonnées de trafic dans les Caraïbes et le Pacifique, tuant au moins 145 personnes depuis septembre 20253. La menace d’opérations terrestres au Mexique a parachevé cette escalade4.
Le bras de fer entre Washington et Mexico
Face à cette offensive, le Mexique a opposé une ligne rouge : la souveraineté. La présidente Claudia Sheinbaum, en fonction depuis octobre 2024, rejette catégoriquement toute présence militaire américaine sur le sol national et a proposé des réformes constitutionnelles renforçant les protections contre les opérations étrangères non autorisées1. Le classement des cartels comme terroristes, dénonce-t-elle, menace la souveraineté mexicaine et pourrait servir de prétexte à une intervention1.
Le ton est monté d’un cran lorsque Sheinbaum a réagi aux accusations américaines visant des responsables de son pays : « S’il n’y a pas de preuve claire, il est évident que l’objectif de ces imputations du département de la Justice est politique »5. Pour autant, Mexico n’est pas resté inactif. Sous la pression, le pays a déployé 10 000 agents à la frontière et extradé plus de 90 suspects, tandis que les saisies de fentanyl reculaient4. Une coopération réelle, donc, mais sous contrainte — et sans renoncer au principe de non-ingérence.
L’équilibre est instable. Sheinbaum doit ménager deux exigences contradictoires : satisfaire un voisin qui détient l’arme commerciale et migratoire, et défendre une souveraineté qui fonde la légitimité de tout gouvernement mexicain. Céder à une intervention militaire américaine serait politiquement suicidaire dans un pays où le souvenir des ingérences du XXe siècle reste vif. Mais résister frontalement expose Mexico à des représailles douanières dévastatrices pour son économie. C’est dans cet étau que se joue, mois après mois, la marge de manœuvre du pouvoir mexicain.
La souveraineté minée de l’intérieur
Car la menace ne vient pas seulement de Washington. Elle vient aussi des cartels eux-mêmes, qui contestent l’autorité de l’État là où il est le plus faible. Lorsque les gouvernements ne parviennent ni à protéger leurs citoyens ni à faire respecter la loi, les organisations criminelles s’engouffrent dans le vide, se posant en protecteurs locaux et imposant leur propre ordre. Dans certaines régions du Mexique, elles exercent un contrôle quasi total sur le territoire, vidant de sa substance le monopole étatique de la violence légitime.
Cette emprise se nourrit de corruption et d’argent. La production mondiale de cocaïne a atteint un record de 3 708 tonnes en 2023, soit 34 % de plus qu’en 2022, portée par une hausse de 50 % des cultures colombiennes6. Le nombre de consommateurs est passé de 17 millions en 2013 à 25 millions en 20236. Ces flux génèrent des centaines de milliards de dollars qui irriguent l’économie souterraine, corrompent les institutions et financent une violence endémique : le Mexique compte chaque année entre 30 000 et 35 000 homicides4. La souveraineté est ainsi attaquée sur deux fronts — par les narcos qui la grignotent et par l’allié qui menace de s’y substituer.
Le marché lui-même se mondialise, ce qui complique toute réponse strictement régionale. L’ONUDC observe que les trafiquants de cocaïne percent de nouveaux marchés en Asie et en Afrique, et que la violence longtemps cantonnée à l’Amérique latine gagne désormais l’Europe occidentale, où des groupes criminels des Balkans étendent leur emprise6. Autrement dit, la demande qui alimente les cartels latino-américains est planétaire : tant qu’elle ne se tarira pas, aucune opération militaire, si spectaculaire soit-elle, ne suffira à briser durablement l’offre.
Décapiter ne suffit pas
Les coups portés aux cartels ne manquent pourtant pas. En février 2026, l’armée mexicaine a tué Nemesio Rubén Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », le chef le plus recherché du CJNG4. Mais l’histoire récente invite à la prudence. L’Atlantic Council le rappelle sans détour : les frappes de décapitation ne suffisent pas à venir à bout des cartels mexicains7. Éliminer un chef, c’est souvent déclencher une guerre de succession sanglante et fragmenter une organisation en factions plus violentes encore.
L’expérience des décennies passées — du Plan Colombie au Plan Mérida — montre que l’approche purement répressive et militarisée a régulièrement aggravé la violence sans tarir le trafic. Une stratégie efficace, soulignent les analystes, doit s’attaquer aux racines : corruption, blanchiment, faiblesse institutionnelle, demande des pays consommateurs. C’est tout le paradoxe de l’intervention étrangère, qui peut renforcer l’idée que ces États sont incapables de gérer seuls leurs problèmes, alimentant un nationalisme anti-impérialiste, comme on l’observe aussi dans la crise entre les États-Unis et le Venezuela.
Le signal à surveiller : la frontière du droit international
L’enjeu décisif des prochains mois tient en une ligne, juridique cette fois : Washington franchira-t-il le seuil d’une opération terrestre sans l’accord de Mexico ? Une telle frappe violerait le droit international et marquerait une attaque inédite contre un allié et partenaire commercial majeur1. Elle redéfinirait les règles du jeu dans tout l’hémisphère, où chaque capitale observe le précédent vénézuélien avec inquiétude.
La lutte contre les cartels cristallise ainsi une tension fondamentale de l’Amérique latine : comment garantir la sécurité sans sacrifier la souveraineté ? La réponse engage non seulement le Mexique, mais l’équilibre régional tout entier, à l’heure où d’autres puissances — de la Chine au Brésil — avancent leurs pions, comme le montrent l’expansion de l’influence chinoise dans la région et l’ambition du Brésil comme leader régional. Entre l’enclume des narcos et le marteau de Washington, les États latino-américains jouent, en 2026, une part décisive de leur autonomie — un défi indissociable de la crise de légitimité politique qui traverse la région.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi les États-Unis ont-ils classé les cartels comme organisations terroristes ?
Le 20 février 2025, Washington a désigné plusieurs cartels mexicains, dont Sinaloa et le CJNG, comme organisations terroristes étrangères. La stratégie antidrogue 2026 classe aussi le fentanyl comme arme de destruction massive et proclame la fin de l'ère du « confinement passif » du narcotrafic.
Les États-Unis vont-ils mener des opérations militaires au Mexique ?
En janvier 2026, Donald Trump a annoncé le début d'opérations terrestres au Mexique visant les cartels, après des mois de frappes navales. Toute frappe sur le territoire mexicain sans l'accord de Mexico violerait le droit international et constituerait une attaque inédite contre un allié et partenaire commercial majeur.
Comment le Mexique défend-il sa souveraineté ?
La présidente Claudia Sheinbaum rejette toute présence militaire américaine sur le sol mexicain et a proposé des réformes constitutionnelles renforçant les protections contre les opérations étrangères non autorisées. Elle a aussi dénoncé comme « politiques » certaines accusations américaines visant des responsables mexicains.
Le narcotrafic recule-t-il en Amérique latine ?
Non. La production mondiale de cocaïne a atteint un record de 3 708 tonnes en 2023, soit 34 % de plus qu'en 2022, portée par une hausse de 50 % des cultures en Colombie. Le nombre de consommateurs est passé de 17 millions en 2013 à 25 millions en 2023, selon l'ONUDC.
Sources
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« US Drug Strategy 2026 Targets Mexico », Mexico Business News, 2026. https://mexicobusiness.news/policyandeconomy/news/us-drug-strategy-2026-targets-mexico ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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CSIS, « When Crime Becomes Terror: Rethinking the FTO Designation », Center for Strategic and International Studies, 2026. https://www.csis.org/analysis/when-crime-becomes-terror-rethinking-fto-designation ↩ ↩2
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« Mexico’s Escalating Cartel Violence and Expanding Cross-Border Threats », HSToday, février 2026. https://www.hstoday.us/subject-matter-areas/border-security/mexicos-escalating-cartel-violence-and-expanding-cross-border-threats/ ↩
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« The complexities of combatting Mexico’s cartels », George W. Bush Presidential Center, 2026. https://www.bushcenter.org/publications/the-complexities-of-combatting-mexicos-cartels ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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« Trump says US to ‘start now hitting land’ in Mexico targeting drug cartels », Euronews, 9 janvier 2026. https://www.euronews.com/2026/01/09/trump-says-us-to-start-now-hitting-land-in-mexico-targeting-drug-cartels ↩
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ONUDC, « World Drug Report 2025: Key Findings », Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, juin 2025. https://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/WDR_2025/WDR25_B1_Key_findings.pdf ↩ ↩2 ↩3
-
Atlantic Council, « Decapitation strikes are not enough to take on Mexico’s cartels. Here’s what else the US should do. », Atlantic Council, 2026. https://www.atlanticcouncil.org/dispatches/decapitation-strikes-are-not-enough-to-take-on-mexicos-cartels-heres-what-else-the-us-should-do/ ↩
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