Désalinisation nucléaire : atout durable ou pari dépassé ?
Désalinisation nucléaire : face au solaire et aux contraintes côtières, le nucléaire cherche sa place dans la course mondiale à l'eau potable en 2026.

À retenir
- La désalinisation nucléaire couple production d'électricité et d'eau douce, séduisant les pays du Golfe en stress hydrique.
- L'AIEA accompagne plusieurs États arabes et a tenu en avril 2025 une réunion technique sur la cogénération nucléaire.
- Le solaire la concurrence frontalement : l'usine saoudienne d'Al Khafji produit jusqu'à 90 000 m³/jour à environ 0,50 dollar le mètre cube.
- Le rejet de saumure hypersaline, qui peut s'étaler jusqu'à 5 km du point de décharge, pèse sur tous les sites côtiers.
Sur les rives du Golfe, où il ne pleut presque jamais, l’eau potable se fabrique. Et la question qui agite ingénieurs et gouvernements est de savoir quelle énergie doit la produire. Le nucléaire avance ses atouts, l’usine émiratie de Barakah en tête. Mais le solaire, devenu imbattable sur les prix, lui dispute désormais le terrain, tandis qu’une même contrainte pèse sur toutes les usines côtières : que faire de la saumure rejetée en mer ?
Le Golfe, laboratoire de l’eau dessalée
La pénurie d’eau n’est pas une projection au Moyen-Orient : c’est le quotidien. Avec la croissance démographique et le changement climatique, la pression sur des ressources déjà rares s’intensifie. La désalinisation y est devenue vitale, et l’énergie qui l’alimente, un choix stratégique. Car dessaler coûte cher en énergie : séparer le sel de l’eau de mer exige soit de la chaleur, soit une forte consommation électrique. D’où l’intérêt de coupler ces usines à des sources capables de fournir de grandes quantités d’énergie en continu. Le nucléaire, par sa puissance et sa régularité, s’est naturellement imposé dans cette conversation.
Les Émirats arabes unis ont fait du nucléaire un pilier. La centrale de Barakah, dont le quatrième et dernier réacteur a été raccordé au réseau en mars 2024, fournit environ 25 % de l’électricité du pays, pour une production annuelle de l’ordre de 40 térawattheures1. Cette électricité massive et continue peut alimenter des unités de désalinisation, selon une logique de cogénération qui rapproche le dossier de l’intégration entre nucléaire et énergies renouvelables : faire d’un même site une usine à électricité et à eau. L’Arabie saoudite, premier producteur mondial d’eau dessalée, explore le nucléaire depuis les années 1970 et l’inscrit aujourd’hui dans sa stratégie de diversification au-delà du pétrole2.
Une diplomatie nucléaire en accélération
Le dossier a pris une dimension géopolitique. En novembre 2025, Washington et Riyad ont annoncé la finalisation d’un cadre de coopération nucléaire civile, base d’un partenariat de long terme et d’éventuelles exportations de réacteurs américains2. En juin 2026, le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, a rencontré des ministres saoudiens à Riyad pour évoquer le programme nucléaire du royaume, après s’être rendu à Barakah3.
L’AIEA joue un rôle d’accompagnateur technique. En avril 2025, elle a réuni des experts du monde entier, dont des participants d’Égypte, de Jordanie et du Koweït, autour des applications de cogénération nucléaire1. À travers études de faisabilité, formations et outils spécialisés comme le logiciel DEEP, qui permet de comparer coûts et efficacité des différentes technologies, l’agence aide les pays à évaluer le rôle possible du nucléaire dans la production d’eau douce1.
L’attrait est double. Pour des États du Golfe qui veulent sortir de la dépendance au pétrole tout en sécurisant leur eau, le nucléaire répond d’un même geste à deux angoisses : la décarbonation et la pénurie hydrique. La centrale fournit l’électricité du pays et alimente, sur le même site, les usines de désalinisation. Cette course aux exportations rejoint directement la concurrence entre la Chine et l’Occident sur la technologie nucléaire, où l’eau devient un argument commercial autant qu’un besoin vital.
Le solaire bouscule l’équation
Pendant ce temps, une autre énergie a pris de vitesse le nucléaire sur un terrain décisif : le prix. L’Arabie saoudite abrite à Al Khafji la première grande usine de désalinisation par osmose inverse alimentée à l’énergie solaire. Ses panneaux, étalés sur 90 hectares, produisent de 60 000 à 90 000 mètres cubes d’eau potable par jour et réduisent coûts et émissions jusqu’à 91 % par rapport aux procédés thermiques classiques4.
Le verdict économique est sévère pour l’atome. L’eau dessalée des projets saoudiens les plus récents revient autour de 0,50 dollar le mètre cube, portée par un solaire dont le coût a chuté de 75 % depuis 20145. À l’inverse, les coûts d’investissement d’une désalinisation nucléaire sont estimés à environ quatre fois ceux des solutions fossiles, et les coûts d’exploitation au double6. Depuis sa mise en service, l’usine d’Al Khafji a déjà livré plus de 7 millions de mètres cubes d’eau douce, preuve que la formule solaire n’a rien d’expérimental4.
Le nucléaire conserve un avantage : il produit jour et nuit, sans dépendre de la météo, là où le solaire s’arrête la nuit et faiblit par temps couvert. Pour une usine de désalinisation qui doit tourner sans interruption, cette régularité a une vraie valeur. Mais les progrès rapides du stockage d’électricité par batteries érodent peu à peu ce point fort : on sait désormais stocker l’énergie solaire de la journée pour faire fonctionner les unités la nuit, rapprochant le profil de production de celui d’une centrale pilotable.
La saumure, problème commun à tous
Reste un enjeu qui n’épargne personne, qu’on dessale au nucléaire, au solaire ou au gaz : le rejet de la saumure. Cette eau hypersaline, sous-produit de l’osmose inverse, contient souvent des additifs chimiques comme des antitartres et des coagulants. Dense, elle coule vers le fond et peut ramper sur le plancher marin jusqu’à 5 kilomètres du point de rejet7.
Une étude de 2024 parue dans Environmental Science & Technology a examiné ses effets sur les écosystèmes benthiques : bactéries, herbiers, vers polychètes et coraux subissent des perturbations allant de l’altération de leurs fonctions à des déformations morphologiques, voire des changements dans la composition des communautés7. Des travaux récents ont aussi relevé, dans le golfe Persique, une contamination localisée des sédiments par des métaux lourds liée aux rejets de saumure, élevant la salinité et concentrant des polluants jugés dangereux pour les écosystèmes comme pour la santé publique7.
À cela s’ajoute la consommation d’énergie de l’osmose inverse, de l’ordre de 3 à 10 kilowattheures par mètre cube7. Ces nuisances locales rejoignent, pour le nucléaire, les défis bien connus de la gestion des déchets radioactifs et imposent une évaluation rigoureuse avant toute implantation côtière. Le choix du site, le dimensionnement des prises d’eau et le mode de dispersion de la saumure pèsent souvent autant, dans l’acceptabilité d’un projet, que la source d’énergie retenue.
Un avenir à plusieurs énergies
La désalinisation nucléaire ne disparaîtra pas : pour des pays disposant déjà de grands réacteurs comme les Émirats, coupler eau et électricité reste rationnel. Les petits réacteurs modulaires pourraient même offrir des unités plus souples, adaptées à des sites de taille moyenne. Mais le solaire a changé la donne économique, et le débat ne se résume plus à « nucléaire contre renouvelables ».
L’enjeu se déplace vers les contraintes du littoral : montée des eaux, vulnérabilité des sites côtiers et gestion de la saumure, autant de défis liés à l’adaptation des centrales au changement climatique. Le signal à suivre : la suite donnée au cadre américano-saoudien, qui dira si l’atome reprend pied dans la course mondiale à l’eau, ou s’il cède le terrain au soleil.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la désalinisation nucléaire ?
C'est la production d'eau douce à partir d'eau de mer en utilisant l'énergie d'une centrale nucléaire. Le réacteur peut fournir l'électricité d'unités d'osmose inverse ou la chaleur de procédés thermiques. Couplée à la production électrique, on parle de cogénération, comme à la centrale émiratie de Barakah.
Quels pays misent sur la désalinisation nucléaire ?
Surtout les pays du Golfe en stress hydrique. Les Émirats arabes unis exploitent la centrale de Barakah, et l'Arabie saoudite, premier producteur mondial d'eau dessalée, étudie le nucléaire depuis les années 1970. En novembre 2025, Washington et Riyad ont finalisé un cadre de coopération nucléaire civile.
Le solaire est-il plus compétitif que le nucléaire pour dessaler ?
Sur le coût, souvent oui. L'usine solaire saoudienne d'Al Khafji produit jusqu'à 90 000 m³ d'eau par jour et réduit les émissions de 91 % face au thermique. L'eau dessalée des projets saoudiens récents revient autour de 0,50 dollar le mètre cube, portée par un solaire devenu très bon marché.
Quel est l'impact environnemental de la désalinisation sur les côtes ?
Le principal problème est la saumure, une eau hypersaline rejetée en mer qui peut contenir des additifs chimiques. Dense, elle coule et rampe sur le fond, jusqu'à 5 km du point de rejet, affectant coraux, herbiers et organismes benthiques. Ce risque concerne toutes les usines, nucléaires ou non.
Sources
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International Atomic Energy Agency, « Nuclear Desalination: A Sustainable Solution for Water Security in the Arab Region », IAEA, 2025. https://www.iaea.org/newscenter/news/nuclear-desalination-a-sustainable-solution-for-water-security-in-the-arab-region ↩ ↩2 ↩3
-
World Nuclear Association, « Nuclear Power in Saudi Arabia », World Nuclear Association, 2025. https://world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-o-s/saudi-arabia ↩ ↩2
-
Abhishek Gautam, « Grossi Meets Saudi Ministers in Riyadh After Barakah », abhs.in, juin 2026. https://www.abhs.in/blog/saudi-arabia-iaea-grossi-riyadh-nuclear-snaep-barakah-june-2026 ↩
-
Fanack Water, « Al Khafji Solar Seawater RO Plant: Saudi Arabia’s Game-Changer », Fanack Water, 2025. https://water.fanack.com/al-khafji-solar-desalination-plant/ ↩ ↩2
-
Arab News, « How solar-powered desalination allows Saudi Arabia to produce potable water sustainably », Arab News, 2024. https://www.arabnews.com/node/2535111/saudi-arabia ↩
-
World Nuclear Association, « Desalination », World Nuclear Association, 2025. https://world-nuclear.org/information-library/non-power-nuclear-applications/industry/nuclear-desalination ↩
-
ACS, « Impacts of Desalination Brine Discharge on Benthic Ecosystems », Environmental Science & Technology, 2024. https://pubs.acs.org/doi/abs/10.1021/acs.est.3c07748 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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