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Enjeux de société · Terrorisme et extrémismes violents

Crime organisé et terrorisme : la frontière s'efface

Or du Sahel, cartels classés terroristes, mineurs recrutés en Europe : la convergence entre crime organisé et terrorisme. Faits et chiffres 2025-2026.

Par ISS22 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Lingots d'or et armes posés sur une carte du Sahel, symbolisant la convergence entre trafic et terrorisme.
Lingots d'or et armes posés sur une carte du Sahel, symbolisant la convergence entre trafic et terrorisme. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le rapprochement entre crime organisé et terrorisme suit trois stades : coexistence, coopération, convergence.
  2. Au Sahel, le JNIM finance sa guerre par l'or, le bétail et les rançons, avec l'appui de réseaux criminels mondiaux.
  3. Les États-Unis ont classé plusieurs cartels mexicains comme organisations terroristes en 2025.
  4. En Europe, le crime organisé recrute des mineurs et sert de proxy à des opérations hybrides.
  5. La réponse passe par des réseaux de légalité et la traque des flux financiers, plus que par la seule force.

Un lingot d’or quitte une mine artisanale du Mali. Il a été taxé par des combattants jihadistes, transporté par des intermédiaires, puis fondu dans une raffinerie de Dubaï ou d’Istanbul. À l’arrivée, il n’a plus d’étiquette : il rejoint le marché mondial, blanchi par les couches successives du commerce informel1. Ce parcours résume un basculement majeur de la sécurité contemporaine : la frontière entre crime organisé et terrorisme s’efface.

Trois degrés de rapprochement

Pour comprendre le phénomène, les Nations unies distinguent trois stades. D’abord la coexistence : les deux types de groupes opèrent sur un même territoire avec peu d’interactions. Ensuite la coopération : ils collaborent autour d’intérêts convergents. Enfin la convergence, lorsque les organisations fusionnent leurs pratiques au point de devenir indistinctes2.

Ce continuum n’a rien de théorique. Il s’observe de la Colombie des FARC, longtemps adossées au narcotrafic, à l’État islamique, qui finança son expansion par le pétrole de contrebande, les antiquités pillées et l’extorsion lors de la prise de Mossoul en 2014. À chaque fois, la même logique : l’argent du crime nourrit la violence politique, et inversement.

La différence de nature demeure pourtant réelle. Un groupe terroriste poursuit un objectif politique ; un réseau criminel cherche le profit et reste idéologiquement agnostique. Mais, comme le souligne l’UNODC, « dans certaines parties du monde au cours des vingt dernières années, les réalités opérationnelles des organisations terroristes et criminelles transnationales se sont brouillées jusqu’à l’indistinction »2. Le Global Initiative against Transnational Organised Crime parle d’une relation devenue « symbiose » : les terroristes se livrent désormais, directement ou non, au trafic, à la contrebande, à l’extorsion, aux enlèvements et au commerce illicite des ressources naturelles3. C’est l’aboutissement d’une mutation que l’on retrouve au cœur de l’expansion jihadiste en Afrique.

L’or du Sahel, carburant d’une guerre

Le Sahel offre l’illustration la plus aboutie. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à al-Qaïda, comptait environ 6 000 combattants en 2025, ce qui en faisait la première force militante de la région4. Au premier semestre 2025, le seul Burkina Faso a enregistré plus de 280 attaques attribuées au groupe4.

Sa puissance ne tient pas qu’aux armes. Le JNIM a bâti une véritable économie de guerre, articulée autour de quatre sources : l’exploitation aurifère artisanale, les enlèvements contre rançon, le vol de bétail et le blanchiment1. Là où il contrôle des sites miniers, il régule l’accès et taxe la production comme le transport. L’or ainsi prélevé alimente des circuits internationaux : des réseaux criminels achètent le minerai à des intermédiaires locaux, l’acheminent vers les marchés régionaux, puis l’exportent vers les raffineries du Golfe1. La division du travail est limpide : les réseaux criminels fournissent l’infrastructure transnationale, le commerce et la contrebande ; les groupes jihadistes offrent la protection territoriale contre une part des profits1. Ce modèle rend ces insurrections largement autofinancées et donc beaucoup plus difficiles à étouffer. Il prospère partout où l’autorité publique s’effondre, nourrissant une crise de confiance durable envers l’État.

Quand le crime devient « terroriste » : le cas mexicain

La convergence prend une autre forme en Amérique. En 2025, le département d’État américain a formellement désigné plusieurs cartels mexicains — Sinaloa, Cártel de Jalisco Nueva Generación (CJNG) et Cártel del Noreste — comme organisations terroristes étrangères2. Cette qualification, jusqu’ici réservée aux groupes idéologiques, marque un tournant doctrinal.

Elle élargit l’arsenal juridique et financier mobilisable contre des organisations d’abord motivées par l’argent. Mais elle illustre aussi le paradoxe de l’hybridation : à mesure que les cartels emploient la violence de masse, l’intimidation et le contrôle territorial pour protéger leurs marchés, ils empruntent les répertoires du terrorisme. La catégorie juridique suit le brouillage des pratiques, sans toujours le clarifier.

Les motivations qui scellent ces alliances sont, au fond, complémentaires. Les réseaux criminels y gagnent de nouveaux marchés et des zones de transit sécurisées ; les groupes armés y trouvent un financement régulier et une logistique éprouvée — filières de transport, faux papiers, circuits de blanchiment déjà rodés. Chacun apporte à l’autre ce qui lui manque. C’est précisément cette rationalité économique qui rend la convergence si robuste : elle ne repose pas sur une idéologie partagée, fragile par nature, mais sur un intérêt mutuel et durable.

L’Europe en première ligne d’un crime mutant

Le phénomène ne se limite pas aux zones de conflit. Dans son évaluation 2025 de la menace (EU-SOCTA), Europol décrit une « transformation radicale » du crime organisé, portée par la géopolitique, la dépendance numérique et les technologies émergentes5. Deux signaux inquiètent particulièrement.

Le premier est le recrutement de mineurs : de plus en plus de jeunes sont approchés en ligne pour commettre des violences, transporter de la drogue ou servir de « mules » financières, dans des rôles de transport, de surveillance ou d’intimidation5. Le second est la porosité avec la guerre clandestine : les réseaux criminels agissent de plus en plus comme proxies dans des opérations hybrides — cyberattaques, campagnes de désinformation, sabotage d’infrastructures critiques5. Le centre d’analyse GLOBSEC documente ainsi comment la Russie instrumentalise la criminalité comme outil de guerre hybride en Europe, recrutant des petites mains au casier chargé pour des actes de sabotage6. Le numérique, par ailleurs, démultiplie ces logiques, comme le montre la place croissante des plateformes dans le terrorisme et les réseaux sociaux.

La réponse : des réseaux de légalité

Face à des écosystèmes aussi mouvants, la seule force militaire ou policière atteint vite ses limites. L’UNODC promeut une autre logique, celle des « réseaux de légalité » : opposer aux réseaux criminels une coopération judiciaire internationale dense, capable de démanteler les chaînes financières qui les nourrissent2. Des initiatives comme CONNECT, en Afrique de l’Ouest et au Sahel, ou l’opération Goldfinger, ciblée sur les filières aurifères, traduisent cette approche multidimensionnelle2.

L’autre volet est préventif. Là où l’État est absent, corrompu ou délégitimé, ces groupes prospèrent en offrant revenus et protection. Agir sur la gouvernance, proposer des alternatives économiques aux populations vulnérables et investir dans la sortie de la violence — un enjeu détaillé dans nos travaux sur la déradicalisation — relèvent autant de la sécurité que du développement.

Les obstacles, toutefois, sont massifs. La corruption au sein des institutions sape les efforts de démantèlement ; la capacité d’adaptation des réseaux déjoue les opérations ponctuelles ; et les volumes financiers en jeu, alimentés par des marchés mondiaux licites comme celui de l’or, garantissent une quasi-impunité. Une saisie isolée, une frappe ciblée ne suffisent pas : sans coordination internationale durable, les flux se redéploient ailleurs en quelques semaines.

Le signal à surveiller est clair : tant que l’or, la drogue ou les rançons resteront plus rentables et plus sûrs que la légalité, la convergence se poursuivra. La vraie bataille se livre moins sur le terrain militaire que sur celui des flux financiers et de la confiance dans l’État. C’est là, dans la capacité à rendre le crime moins payant que la loi, que se jouera l’issue.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre un groupe criminel et un groupe terroriste ?

Un groupe terroriste poursuit un objectif politique ou idéologique ; un réseau criminel cherche d'abord le profit. Mais dans plusieurs régions, leurs pratiques se sont confondues au point qu'on ne les distingue plus, observent les Nations unies.

Comment le JNIM finance-t-il ses opérations ?

Le groupe sahélien diversifie ses revenus autour de quatre piliers : l'or artisanal, qu'il taxe et contrôle, les enlèvements contre rançon, le vol de bétail et le blanchiment. Il en a fait l'une des insurrections les plus autofinancées d'Afrique.

Pourquoi les États-Unis ont-ils classé des cartels comme terroristes ?

En 2025, Washington a désigné comme organisations terroristes plusieurs cartels mexicains, dont Sinaloa et le CJNG. Cette qualification élargit l'arsenal juridique et financier mobilisable contre eux, mais brouille un peu plus la frontière entre crime et terrorisme.

Le crime organisé menace-t-il l'Europe ?

Selon Europol, oui. Les réseaux recrutent des mineurs en ligne, multiplient la violence et servent parfois de relais à des opérations hybrides : cyberattaques, désinformation, sabotage d'infrastructures critiques, à la frontière du crime et de la guerre clandestine.

Comment lutter contre cette convergence ?

Les experts plaident pour des « réseaux de légalité » : coopération judiciaire internationale, traque des flux financiers illicites et action sur les causes profondes (gouvernance, alternatives économiques). La seule réponse militaire ou policière ne suffit pas à démanteler ces écosystèmes.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Insight Threat Intelligence, « Gold, Guns, and Cattle: JNIM’s War Economy in the Sahel », Insight Threat Intelligence, 2025. https://newsletter.insightthreatintel.com/p/gold-guns-and-cattle-jnims-30-billion 2 3 4

  2. UNODC, « UNODC Addresses the Nexus between Terrorism and Organized Crime at the G7 and Aqaba Process », United Nations Office on Drugs and Crime, 2025. https://www.unodc.org/unodc/en/terrorism/latest-news/2025---unodc-addresses-the-nexus-between-terrorism-and-organized-crime-at-the-g7-and-aqaba-process.html 2 3 4 5

  3. Global Initiative against Transnational Organised Crime, « Examining the Organised Crime - Terror Nexus and its Implications », GI-TOC, 2025. https://globalinitiative.net/analysis/examining-the-organised-crime-terror-nexus-and-its-implications/

  4. Africa Defense Forum, « The Crime and Terrorism Nexus », ADF Magazine, mai 2026. https://adf-magazine.com/2026/05/the-crime-and-terrorism-nexus/ 2

  5. Europol, « The changing DNA of serious and organised crime – EU-SOCTA 2025 », Europol, mars 2025. https://www.europol.europa.eu/publication-events/main-reports/changing-dna-of-serious-and-organised-crime 2 3

  6. GLOBSEC, « Russia’s Crime-Terror Nexus: Criminality as a Tool of Hybrid Warfare in Europe », GLOBSEC, septembre 2025. https://www.globsec.org/sites/default/files/2025-09/Russia%E2%80%99s%20Crime-Terror%20Nexus%20Criminality%20as%20a%20Tool%20of%20Hybrid%20Warfare%20in%20Europe.pdf

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