Le retour des combattants étrangers : un casse-tête sécuritaire ravivé
Évasion massive d'al-Hol, résurgence de l'EI, déchéance de nationalité : pourquoi le dossier des combattants étrangers de retour redevient brûlant en 2025-2026.

À retenir
- Plus de 40 000 combattants étrangers venus de 110 pays ont rejoint la Syrie et l'Irak ; au moins 5 600 sont déjà rentrés dans 33 États, selon l'ONU.
- En janvier 2026, plus de 15 000 détenus liés à l'EI se sont évadés du camp d'al-Hol après le transfert de sa garde aux autorités syriennes.
- L'État islamique, réduit à environ 2 500 combattants contre 100 000 au pic, exploite le chaos post-Assad pour se reconstituer.
- L'Europe privilégie l'exclusion : déchéance de nationalité pour les binationaux, refus de rapatrier, au prix de dilemmes juridiques et sécuritaires.
- Les programmes de réinsertion, du modèle norvégien à l'allemand, restent l'angle mort d'une politique trop centrée sur la répression.
Une nuit de janvier 2026, le camp d’al-Hol, dans le nord-est de la Syrie, se vide d’une partie de ses prisonniers : plus de 15 000 détenus liés à l’État islamique s’évanouissent dans la nature après le transfert de sa garde aux nouvelles autorités syriennes. En une poignée d’heures, le dossier que les capitales européennes espéraient enterrer ressurgit avec une acuité brutale. La question des combattants étrangers n’a jamais été close — elle était seulement suspendue.
Une vague venue de 110 pays
Le phénomène a pris une ampleur inédite à partir de 2014. Plus de 40 000 combattants étrangers, originaires de 110 pays, ont rejoint les conflits de Syrie et d’Irak, selon Vladimir Voronkov, secrétaire général adjoint de l’ONU chargé de la lutte contre le terrorisme1. Cette internationalisation rend toute généralisation hasardeuse : on y croise des idéologues aguerris, des recrues désœuvrées, des femmes et de nombreux enfants nés sur place.
Le reflux a commencé bien avant 2026. Au moins 5 600 combattants issus de 33 États étaient déjà rentrés chez eux, rappelle l’ONU — certains entraînés pour frapper, d’autres pour recruter, d’autres encore désabusés et sans danger réel1. Cette hétérogénéité est précisément ce qui complique la réponse : une politique uniforme est vouée à se tromper de cible. Dès septembre 2014, le Conseil de sécurité avait d’ailleurs adopté la résolution 2178, sommant les États de détecter, prévenir et criminaliser les déplacements de combattants terroristes étrangers2. Plus de dix ans plus tard, le cadre est posé, mais son application bute toujours sur la disparité des législations nationales et sur l’épineuse question de la preuve, les faits s’étant déroulés dans des zones de guerre hors d’atteinte des enquêteurs. Comprendre les ressorts du recrutement initial, souvent relayé par les réseaux sociaux, reste la condition d’un traitement adapté.
Les camps, bombe à retardement du nord-est syrien
Le cœur du problème se situe aujourd’hui dans deux camps surveillés, al-Hol et Roj. En mars 2025, ils détenaient plus de 38 000 personnes, dont quelque 23 000 étrangers — et plus de 60 % d’enfants, la plupart âgés de moins de douze ans3. Au moins 8 000 détenus venaient de près de 60 pays, de l’Australie à la France en passant par la Russie et la Tunisie3. Les conditions y sont décrites comme pouvant s’apparenter à de la torture : pénuries chroniques d’eau, de nourriture et de soins, décès évitables3.
La chute de Bachar el-Assad, fin 2024, a rebattu les cartes. L’Irak a rapatrié plus de 25 000 de ses ressortissants, soit environ 80 %, désamorçant en partie sa propre poudrière4. Mais l’évasion massive de janvier 2026, faute de sécurisation par les autorités syriennes, a ouvert « la fenêtre de risque la plus aiguë pour une résurgence de l’EI depuis l’effondrement territorial de 2019 », selon les analystes5. Chaque détenu évadé est un combattant potentiel rendu au champ de bataille.
L’État islamique se reconstitue dans le chaos
La menace n’est pas qu’une affaire de prisonniers. L’État islamique, dont les effectifs sont tombés d’environ 100 000 combattants à son apogée à quelque 2 500 aujourd’hui, exploite méthodiquement le désordre de la Syrie post-Assad pour se reconstruire5. Début février 2026, l’équipe de surveillance des sanctions de l’ONU signalait des réseaux établis dans tous les gouvernorats syriens et des cellules dormantes implantées jusqu’à Damas5.
Les services occidentaux redoutent une projection vers l’extérieur : le groupe pré-positionnerait des moyens logistiques à l’étranger, possiblement en vue d’attaques à fort impact en Asie ou en Europe5. C’est là que le sort des combattants étrangers et celui de la sécurité européenne se rejoignent : un EI ressuscité dispose à nouveau d’un vivier de cadres expérimentés, dont certains détiennent un passeport européen. Cette dynamique fait écho à celle décrite dans notre analyse de l’expansion jihadiste en Afrique, où le mouvement prospère sur les failles des États fragiles, et recoupe les logiques d’instrumentalisation propres aux conflits gelés.
L’Europe, entre exclusion et impasse juridique
Face à ce risque, la plupart des États européens ont choisi la fermeté. Le retour des combattants et de leurs familles y est majoritairement traité comme une menace, appelant des mesures répressives à effet immédiat6. L’outil privilégié est la déchéance de nationalité, doublée du refus de délivrer des documents de voyage6.
Mais cette voie se heurte à un mur juridique. En France, la déchéance ne peut viser que des binationaux : le droit international interdit de rendre une personne apatride7. Les Franco-Turcs figurent parmi les principales catégories visées par ces retraits liés au terrorisme7. Surtout, l’exclusion ne règle rien sur le fond : elle ne garantit ni la reddition de comptes pour les crimes commis, ni le respect des procédures, et se contente de transférer le problème à d’autres6. Les rapatriements, eux, restent rares : les retours d’enfants vers cinq pays de l’UE totalisaient environ 174 cas depuis 2019, soit moins de 60 par an, et l’Italie serait le seul État membre à avoir rapatrié un adulte sympathisant de l’EI depuis mars 20193.
Le signal à surveiller : réinsérer plutôt que repousser
L’angle mort de cette politique est connu : la réinsertion. Des programmes existent, du modèle norvégien axé sur l’éducation et l’emploi aux dispositifs allemands, et obtiennent des résultats lorsqu’ils sont dotés et soutenus dans la durée. Ils supposent une évaluation individualisée du risque, l’implication des familles et des communautés, et un suivi long — bref, l’inverse d’une réponse purement sécuritaire. Ces approches recoupent les enseignements de la déradicalisation, dont l’efficacité dépend autant du lien social que de la surveillance.
Le dilemme européen reste entier : rapatrier expose à un risque immédiat, mais laisser pourrir des camps surpeuplés dans une Syrie instable fabrique les combattants de demain. L’évasion d’al-Hol l’a démontré sans appel. Le signal à surveiller dans les mois qui viennent tient à la capacité des États à sortir de la seule logique d’exclusion pour articuler justice, sécurité et réinsertion. Car l’histoire récente le rappelle : un problème que l’on refuse de traiter chez soi finit toujours par revenir, souvent par la porte la plus dangereuse.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Combien de combattants étrangers sont partis en Syrie et en Irak ?
À son apogée, plus de 40 000 combattants étrangers venus de 110 pays ont rejoint les conflits de Syrie et d'Irak, selon le Bureau de lutte contre le terrorisme de l'ONU. Au moins 5 600 d'entre eux, originaires de 33 États, sont déjà rentrés dans leur pays, avec des profils et des intentions très variables.
Que s'est-il passé au camp d'al-Hol en janvier 2026 ?
Après le transfert de la garde du camp aux autorités syriennes et leur incapacité à le sécuriser, plus de 15 000 détenus liés à l'État islamique se sont évadés. Cet épisode a ouvert, selon les analystes, la fenêtre de risque la plus aiguë pour une résurgence de l'EI depuis son effondrement territorial de 2019.
L'État islamique représente-t-il encore une menace ?
Oui. Bien que ses effectifs soient tombés d'environ 100 000 combattants à 2 500, le groupe exploite le chaos de la Syrie post-Assad pour se reconstituer. L'ONU a signalé début 2026 des cellules dormantes implantées dans tous les gouvernorats syriens, y compris à Damas.
En quoi consiste la déchéance de nationalité en France ?
Le droit français permet de déchoir de leur nationalité des binationaux condamnés pour terrorisme, mais le droit international interdit de rendre une personne apatride. Cette mesure ne peut donc viser un citoyen exclusivement français, ce qui en limite la portée et soulève des questions d'équité.
Pourquoi l'Europe rapatrie-t-elle si peu ?
Les gouvernements jugent que beaucoup de rentrants représenteraient une menace et qu'aucune option de prise en charge n'est pleinement satisfaisante. L'Italie est le seul État de l'UE connu pour avoir rapatrié un adulte sympathisant de l'EI depuis la chute du dernier bastion en mars 2019.
Sources
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Nations unies, « Greater Cooperation Needed to Tackle Danger Posed by Returning Foreign Fighters, Head of Counter-Terrorism Office Tells Security Council », UN Press, 2017. https://press.un.org/en/2017/sc13097.doc.htm ↩ ↩2
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Office des Nations unies contre la drogue et le crime, « Foreign Terrorist Fighters », UNODC. https://www.unodc.org/unodc/en/terrorism/expertise/foreign-terrorist-fighters.html ↩
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Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, « Detention and repatriations from North-East Syria », OHCHR, 2025. https://www.ohchr.org/en/special-procedures/sr-terrorism/return-and-repatriation-foreign-fighters-and-their-families ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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The Soufan Center, « The Prisons and Detention Camps in Syria Deserve a Greater Sense of Urgency », IntelBrief, 21 août 2025. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2025-august-21/ ↩
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Small Wars Journal, « Preventing ISIS’ Rising Resurgence After Syria’s Power Shift », Small Wars Journal (ASU), 25 mars 2026. https://smallwarsjournal.com/2026/03/25/preventing-isis-rising-resurgence-after-syrias-power-shift/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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International Review of the Red Cross, « Unfolding the case of returnees: How the European Union and its member States are addressing the return of foreign fighters and their families », ICRC, 2025. https://international-review.icrc.org/articles/unfolding-the-case-of-returnees-eu-and-member-states-return-of-foreign-fighters-916 ↩ ↩2 ↩3
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The Times of Israel, « France quarrels over revoking citizenship of terrorists », The Times of Israel. https://www.timesofisrael.com/france-quarrels-over-revoking-citizenship-of-terrorists/ ↩ ↩2
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