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Enjeux de société · Terrorisme et extrémismes violents

Terrorisme et conflit gelé : quand les États arment l'ombre

De Pahalgam à la Transnistrie, comment certains États instrumentalisent le terrorisme dans les conflits gelés. Analyse des mécanismes, cas récents et ripostes en 2025-2026.

Par ISS30 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Ligne de démarcation gardée d'un conflit gelé, illustrant l'instrumentalisation du terrorisme par les États.
Ligne de démarcation gardée d'un conflit gelé, illustrant l'instrumentalisation du terrorisme par les États. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Les conflits gelés — guerres figées sans règlement — offrent un terreau idéal à l'instrumentalisation du terrorisme par les États.
  2. L'attaque de Pahalgam (22 avril 2025, 26 morts) attribuée au Lashkar-e-Taiba illustre la guerre par procuration entre l'Inde et le Pakistan au Cachemire.
  3. L'Iran reste, selon Washington, le premier État soutien du terrorisme via le Corps des gardiens de la révolution et ses proxys régionaux.
  4. La Russie utilise des conflits gelés comme la Transnistrie pour faire pression sur ses voisins et freiner leur ancrage euro-atlantique.
  5. La riposte se heurte à l'absence de définition commune du terrorisme et au déni plausible que procure le recours aux mandataires.

Le 22 avril 2025, dans la station touristique de Pahalgam, au Cachemire, des hommes armés trient leurs victimes selon leur religion avant d’ouvrir le feu : vingt-six morts. Quelques mois plus tard, l’enquête indienne remonte la filière jusqu’au Pakistan. Cet attentat n’est pas un acte isolé de fanatisme : il illustre une mécanique froide, celle des États qui arment l’ombre pour frapper un rival sans jamais déclarer la guerre. C’est tout l’objet du couple terrorisme et conflit gelé.

Le conflit gelé, terreau du terrorisme

Un conflit gelé est une guerre en stase : les combats formels ont cessé, mais aucun traité de paix ni cadre politique durable n’a été trouvé1. Les causes profondes demeurent intactes, sous une croûte de calme trompeur, prêtes à se réactiver. Cette absence de résolution crée un espace gris où les acteurs étatiques et non étatiques prospèrent.

Dans ces zones, des séparatistes soutenus par un parrain extérieur s’érigent en administrations locales contre la volonté de l’État reconnu1. La Transnistrie en offre l’illustration la plus pure : depuis le cessez-le-feu de 1992, aucun règlement n’a abouti, et Moscou s’en sert comme d’un levier de pression sur Chișinău pour freiner l’ancrage de la Moldavie dans l’Union européenne et l’OTAN1. Le gel n’est pas un accident : c’est un instrument. Tous ne durent toutefois pas indéfiniment — le Haut-Karabakh a perdu son statut de conflit gelé après l’opération militaire azerbaïdjanaise de septembre 20231.

Pahalgam, la guerre par procuration à ciel ouvert

Le Cachemire fournit le cas d’école le plus récent. L’attaque du 22 avril 2025, qui a coûté la vie à vingt-six personnes, a été attribuée au Lashkar-e-Taiba, groupe qui opère depuis des décennies comme force supplétive contre l’Inde avec le soutien des services de renseignement pakistanais (ISI)2. Les assaillants étaient liés au Resistance Front, vitrine présumée de cette organisation2.

L’enquête a matérialisé la filière : l’acte d’accusation de l’agence indienne NIA, déposé le 15 décembre 2025, a conclu à des liens directs avec l’infrastructure terroriste basée au Pakistan, jusqu’aux téléphones des assaillants, acheminés via une chaîne d’approvisionnement transitant par le territoire pakistanais3. La riposte a été militaire : deux semaines après l’attaque, l’Inde a lancé l’opération Sindoor, frappant neuf sites associés au Lashkar-e-Taiba et à des réseaux affiliés au Pakistan et au Cachemire administré par Islamabad2. Cet épisode illustre comment un conflit entretenu peut, à tout instant, basculer dans l’affrontement ouvert entre deux puissances nucléaires. Il éclaire aussi la fermeté de la doctrine antiterroriste de New Delhi, que nous détaillons dans notre analyse de l’approche indienne de la lutte contre le terrorisme.

Les motivations de l’instrumentalisation

Pourquoi un État prend-il le risque d’armer des groupes terroristes ? D’abord, pour affaiblir un adversaire à moindre coût. En sous-traitant la violence, il déstabilise son rival sans engager ses propres forces et conserve un précieux déni plausible : il peut nier toute implication, compliquant l’attribution et la riposte. Cette logique de mandataires est au cœur de la stratégie de plusieurs puissances régionales.

L’Iran en est l’exemple le plus systématique. Washington le considère comme le premier État soutien du terrorisme, animant un réseau de plus d’une douzaine de milices — Hezbollah, Houthis, entre autres — via le Corps des gardiens de la révolution et sa force Al-Qods4. En septembre 2025, le département d’État américain a encore désigné quatre nouveaux groupes alignés sur Téhéran4. Au total, quatre pays figurent sur la liste américaine des États soutiens du terrorisme : Cuba, la Corée du Nord, l’Iran et la Syrie5. La seconde motivation est interne : en agitant la menace terroriste, un régime peut justifier des mesures répressives et restreindre les libertés sous couvert de protection — un ressort fréquent des pouvoirs autoritaires, comme l’illustre le récit officiel sur la guerre syrienne que nous analysons à propos du rôle du terrorisme dans la narration d’Assad.

L’impasse de la riposte internationale

La communauté internationale peine à contrer cette dynamique, et la cause première est sémantique. Il n’existe pas de définition du terrorisme universellement acceptée, ce qui empêche toute action collective cohérente et permet à chaque État d’interpréter la menace à sa convenance. Le Conseil de sécurité a bien adopté des résolutions condamnant le soutien étatique au terrorisme, mais leur portée se heurte à la divergence des intérêts géopolitiques.

La guerre en Syrie l’a montré : plusieurs États ont été accusés de soutenir divers groupes armés tout en prétendant combattre le terrorisme, fragmentant l’effort international. Tant que les intérêts stratégiques priment sur les principes, l’instrumentalisation peut prospérer sans crainte de sanction réelle. Le terreau social compte aussi : la pauvreté et l’exclusion alimentent le recrutement, un mécanisme que l’on retrouve dans l’expansion jihadiste en Afrique, où les groupes armés exploitent les failles des États fragiles.

Le signal à surveiller : briser le cycle plutôt que le geler

Sortir de ce piège suppose une approche qui combine diplomatie préventive, développement économique et renforcement des institutions locales — bref, traiter les conflits gelés à la racine plutôt que d’en administrer indéfiniment les symptômes. La coopération en matière de renseignement, pour cartographier les réseaux et leurs soutiens étatiques, en est le complément indispensable.

Le signal à surveiller dans les mois qui viennent tient à la capacité des grandes puissances à ne pas instrumentaliser à leur tour ces situations. Car le risque de fond est l’escalade : un attentat de trop, comme à Pahalgam, peut transformer un conflit dormant en confrontation ouverte. La gestion des combattants formés dans ces zones grises, abordée dans notre analyse du retour des combattants étrangers, prolonge ce défi. Tant qu’un conflit reste gelé sans être résolu, il demeure une arme à la disposition de qui sait l’entretenir — et une bombe à retardement pour la stabilité régionale.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un conflit gelé ?

C'est une guerre en stase : les combats formels ont cessé, mais aucun traité de paix ni cadre politique de réconciliation n'a été conclu. Les causes profondes subsistent, et la situation peut se rallumer à tout moment. La Transnistrie, dont le cessez-le-feu remonte à 1992, en est l'exemple type.

Comment un État instrumentalise-t-il le terrorisme ?

En soutenant des groupes armés qui frappent un adversaire, sans engager directement ses propres forces. Ce recours à des mandataires lui assure un déni plausible : il peut nier toute implication, ce qui complique l'attribution, la riposte et l'application du droit international.

Que s'est-il passé à Pahalgam en avril 2025 ?

Le 22 avril 2025, des assaillants attribués au Lashkar-e-Taiba ont tué 26 personnes dans une zone touristique du Cachemire. L'enquête indienne a relié l'attaque à des infrastructures basées au Pakistan, déclenchant l'opération Sindoor, une série de frappes indiennes contre neuf sites terroristes.

Pourquoi l'Iran est-il qualifié de premier État soutien du terrorisme ?

Parce qu'il finance et arme un réseau de plus d'une douzaine de milices, dont le Hezbollah et les Houthis, via le Corps des gardiens de la révolution et sa force Al-Qods. Washington le désigne comme le principal État soutien du terrorisme et a sanctionné de nouveaux groupes alignés sur Téhéran en 2025.

Pourquoi est-il si difficile de contrer ce phénomène ?

Parce qu'il n'existe pas de définition du terrorisme universellement acceptée, ce qui empêche une action collective cohérente. Le déni plausible offert par les mandataires, et la primauté fréquente des intérêts géopolitiques sur les principes, permettent à l'instrumentalisation de prospérer sans réelle sanction.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Centre for European Policy Studies, « Beyond Frozen Conflict », CEPS, 2020. https://www.ceps.eu/ceps-publications/beyond-frozen-conflict/ 2 3 4

  2. Australian Institute of International Affairs, « Regional Reverberations: The Pahalgam Attack and Its Impact on South Asia’s Security Landscape », AIIA Australian Outlook, 2025. https://www.internationalaffairs.org.au/australianoutlook/regional-reverberations-the-pahalgam-attack-and-its-impact-on-south-asias-security-landscape/ 2 3

  3. PTC News, « Pahalgam terror attack: NIA traces mobile phones to Pakistan supply chain, reveals detailed terror network », PTC News, décembre 2025. https://www.ptcnews.tv/nation/pahalgam-terror-attack-nia-pakistan-xiaomi-phones-radio-communication-lashkar-handler-4425228

  4. U.S. Department of State, « Terrorist Designations of Four Iran-Aligned Militia Groups », Office of the Spokesperson, septembre 2025. https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2025/09/terrorist-designations-of-four-iran-aligned-militia-groups 2

  5. U.S. Department of State, « State Sponsors of Terrorism », U.S. Department of State. https://www.state.gov/state-sponsors-of-terrorism

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