Le programme nucléaire du Brésil à la croisée des chemins
Entre l'achèvement incertain d'Angra 3 et la course au sous-marin nucléaire Álvaro Alberto, le Brésil joue son avenir énergétique et stratégique.

À retenir
- Le nucléaire ne fournit qu'environ 3 % de l'électricité brésilienne, via les réacteurs Angra 1 et 2.
- En février 2025, le gouvernement a de nouveau reporté sa décision sur l'achèvement d'Angra 3, dont la mise en service vise désormais 2031.
- Le programme de sous-marins PROSUB est entré dans sa phase finale : le sous-marin à propulsion nucléaire Álvaro Alberto est attendu vers 2034.
- Le Brésil enrichit son propre uranium et détient près de 5 % des réserves mondiales.
- Le pays reste sous le double contrôle de l'ABACC et de l'AIEA, gage de transparence en Amérique du Sud.
Le 26 novembre 2025, sur le quai du complexe naval d’Itaguaí, la marine brésilienne baptisait un sous-marin tout en présentant un autre, déjà entré en phase d’armement1. La scène résume à elle seule l’ambition nucléaire de Brasília : discrète sur le terrain civil, où le chantier d’Angra 3 patine depuis quarante ans, mais résolue sous la mer, où le pays s’apprête à rejoindre le club très fermé des nations dotées d’un sous-marin à propulsion atomique.
Un nucléaire civil resté modeste
Contrairement à l’image d’une puissance énergétique, le Brésil tire à peine 3 % de son électricité de l’atome2. Deux réacteurs assurent cette production, Angra 1 et Angra 2, sur la côte atlantique de l’État de Rio de Janeiro2. Le reste du mix repose largement sur l’hydroélectricité, abondante mais vulnérable aux sécheresses, ce qui nourrit depuis des décennies l’argument d’une diversification par le nucléaire.
Le symbole de cette ambition contrariée s’appelle Angra 3. Lancé en 1984 avec un réacteur à eau pressurisée de conception Siemens/KWU, le chantier a été suspendu au bout de deux ans, relancé en 2006, puis de nouveau stoppé en 2015 sur fond de soupçons de corruption dans les marchés publics3. À cet arrêt, l’ouvrage était déjà achevé à 65 %3. Une coquille de béton à demi finie, devenue le miroir des hésitations brésiliennes.
L’argument en faveur de l’atome n’a pourtant rien perdu de sa force. La sécheresse de ces dernières années a rappelé la fragilité d’un mix électrique trop dépendant des barrages, et le nucléaire offre une production stable, peu carbonée, capable de soutenir l’industrialisation sans alourdir l’empreinte climatique du pays. Pour ses partisans, achever Angra 3 reviendrait à valoriser un investissement déjà colossal plutôt qu’à le perdre. Pour ses adversaires, le coût, les délais et la concurrence d’énergies renouvelables devenues bon marché plaident pour un abandon. Le débat, vieux de quarante ans, n’a jamais été aussi serré.
Angra 3 : finir ou renoncer ?
La question n’est plus technique mais financière et politique. En septembre 2024, une étude de la banque publique de développement (BNDES) a chiffré le dilemme : abandonner Angra 3 coûterait plus de 21 milliards de reais (environ 3,5 milliards de dollars), tandis que l’achever en réclamerait près de 23 milliards, pour près de 12 milliards déjà investis3. Renoncer reviendrait donc à payer presque autant que terminer, sans la moindre centrale au bout.
Malgré cette équation, la décision tarde. En février 2025, le Conseil national de politique énergétique (CNPE) a une nouvelle fois reporté son arbitrage sur la reprise des travaux4. Dans la foulée, l’exploitant Eletronuclear a annoncé un plan de restructuration destiné à améliorer la gouvernance et la viabilité économique de ses projets, et repoussé l’objectif de mise en service à 20314. L’entreprise affirme par ailleurs qu’une étude soutient l’achèvement du réacteur5. Entre le coût d’achèvement, celui de l’abandon et la prudence des décideurs, le dossier illustre la difficulté de planifier un investissement nucléaire sur plusieurs décennies dans un pays aux finances tendues.
La vraie percée se joue sous la mer
Là où le civil hésite, le militaire avance. Le programme PROSUB, mené en coopération avec la France et le groupe Naval Group, vise à doter la marine de sous-marins conventionnels de classe Scorpène puis, surtout, d’un premier sous-marin à propulsion nucléaire, l’Álvaro Alberto6. Conçu pour déplacer plus de 6 000 tonnes en plongée et dépasser cent mètres de long, ce bâtiment dispose d’un système de propulsion nucléaire développé localement, sous la supervision du Centre technologique de la marine à São Paulo et de la Commission nationale d’énergie nucléaire6. Sa livraison est attendue vers 20346.
L’année 2025 a marqué un tournant. Naval Group a décroché de nouveaux contrats — près de 528 millions d’euros — pour accompagner cette phase finale7. Et la cérémonie d’Itaguaí, fin novembre, a vu la marine présenter le Tonelero entrant en armement et baptiser l’Almirante Karam, signe que la filière monte en cadence1. Pour le Brésil, l’enjeu n’est pas l’arme nucléaire — qu’il s’interdit — mais la capacité à patrouiller durablement le vaste « Amazonie bleue » de l’Atlantique Sud, où se concentrent ses gisements pétroliers offshore.
Une autonomie de combustible sous haute surveillance
Atout décisif : le Brésil maîtrise son cycle du combustible. Le pays produit de l’uranium à Caetité, dans l’État de Bahia, l’enrichit à Resende, près de Rio, et assemble les éléments combustibles dans les installations de l’IPEN à São Paulo1. Le combustible des futurs sous-marins est de l’uranium faiblement enrichi, à une teneur comprise entre 5 % et 20 % en U-2351. Le sous-sol national recèle par ailleurs environ 5 % des réserves mondiales d’uranium8, ce qui réduit la dépendance extérieure.
La maîtrise de l’enrichissement place le Brésil dans un cercle restreint de pays capables de fermer leur cycle du combustible, du minerai au coeur du réacteur. C’est un atout industriel rare, mais aussi un sujet sensible : la même technologie qui alimente un sous-marin civil pourrait, en théorie, servir à des fins militaires. C’est précisément pour lever ce soupçon que Brasília a fait de la transparence un pilier de sa doctrine.
Cette autonomie aurait pu inquiéter, dans une région voisine de l’Argentine, elle aussi dotée d’un programme nucléaire. Le Brésil l’a désamorcée par la transparence. Depuis 1991, les deux pays partagent l’Agence brasiliano-argentine de comptabilité et de contrôle des matières nucléaires (ABACC), une instance bilatérale dédiée à l’usage exclusivement pacifique de l’atome9. À ce dispositif s’ajoute l’accord quadripartite signé fin 1991 et entré en vigueur le 4 mars 1994, qui associe l’Argentine, le Brésil, l’ABACC et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) : l’ABACC assure les inspections régionales, l’AIEA les contrôles internationaux9. Plutôt qu’une course aux armements, l’Amérique du Sud a ainsi bâti un modèle de confiance mutuelle souvent cité en exemple.
Un pari à confirmer
Le programme nucléaire brésilien avance donc à deux vitesses : un volet civil enlisé dans ses arbitrages budgétaires, un volet naval lancé vers une prouesse industrielle rare. Ce double mouvement s’inscrit dans une stratégie plus large de montée en puissance de l’industrie de défense indigène et de sécurisation de l’Atlantique Sud, à côté du développement des énergies renouvelables et du poids croissant du pays au sein des BRICS.
Le signal à surveiller tient en une date : l’arbitrage tant repoussé du CNPE sur Angra 3. S’il débloque le chantier, le nucléaire civil brésilien retrouvera une trajectoire. S’il l’enterre, Brasília aura tranché en faveur des renouvelables — et son aventure atomique se jouera désormais presque entièrement sous la surface des océans.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelle part de l'électricité brésilienne provient du nucléaire ?
Environ 3 %, produits par les deux réacteurs d'Angra 1 et Angra 2 situés à Angra dos Reis, dans l'État de Rio de Janeiro. C'est une contribution modeste comparée à l'hydroélectricité, qui reste le pilier du mix électrique brésilien.
Où en est le chantier d'Angra 3 ?
Le réacteur, commencé en 1984 et déjà achevé à environ 65 %, reste suspendu. En février 2025, le Conseil national de politique énergétique a de nouveau reporté la décision sur la reprise des travaux, dont la mise en service est désormais visée pour 2031.
Le Brésil construit-il un sous-marin nucléaire ?
Oui. Dans le cadre du programme PROSUB mené avec la France, le Brésil développe son premier sous-marin à propulsion nucléaire, l'Álvaro Alberto. Sa livraison est attendue vers 2034. Le pays maîtrise l'enrichissement de l'uranium nécessaire à son combustible.
Le programme nucléaire brésilien est-il contrôlé internationalement ?
Oui. Le Brésil est partie au Traité de non-prolifération et soumis à un double contrôle : celui de l'ABACC, agence bilatérale créée avec l'Argentine en 1991, et celui de l'AIEA, via l'accord quadripartite entré en vigueur en 1994.
Sources
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« BREAKING NEWS: Brazil enters final phase of nuclear submarine program with launch of Almirante Karam S43 », Army Recognition, novembre 2025. https://www.armyrecognition.com/news/navy-news/2025/breaking-news-brazil-enters-final-phase-of-nuclear-submarine-program-with-launch-of-almirante-karam-s43 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Nuclear Power in Brazil », World Nuclear Association, 2025. https://world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-a-f/brazil ↩ ↩2
-
« Brazil: Restarting Angra-3 Civil Works », Energy Intelligence, 2025. https://www.energyintel.com/00000184-87ab-dc1b-a9a4-c7ab15e10000 ↩ ↩2 ↩3
-
« Brazil postpones decision on completion of Angra 3 », Nuclear Engineering International, 2025. https://www.neimagazine.com/news/brazil-postpones-decision-on-completion-of-angra-3/ ↩ ↩2
-
« Eletronuclear says study backs Angra 3 completion », World Nuclear News, 2025. https://world-nuclear-news.org/articles/eletronuclear-says-study-backs-angra-3-completion ↩
-
« The long road toward the Brazilian Navy’s first nuclear submarine: five decades of progress », Zona Militar, 25 octobre 2025. https://www.zona-militar.com/en/2025/10/25/the-long-road-toward-the-brazilian-navys-first-nuclear-submarine-five-decades-of-progress/ ↩ ↩2 ↩3
-
« Brazil’s nuclear submarine program advances with new contract for Naval Group », Naval News, septembre 2025. https://www.navalnews.com/naval-news/2025/09/brazils-nuclear-submarine-program-advances-with-new-contract-for-naval-group/ ↩
-
« Naval nuclear propulsion: Brazil », International Atomic Energy Agency, 2025. https://www.iaea.org/sites/default/files/govinf2025-13.pdf ↩
-
« Brazilian-Argentine Agency for Accounting and Control of Nuclear Materials (ABACC) », International Atomic Energy Agency, 2025. https://www.iaea.org/contact/brazilian-argentine-agency-for-accounting-and-control-of-nuclear-materials-abacc ↩ ↩2
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