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Ports du Brésil : la grande vague d'investissements

Santos en tête, le Brésil ouvre 22 terminaux à l'enchère et attire 20 milliards de reais : récit d'une modernisation portuaire stratégique et de ses tensions.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Vue aérienne des terminaux à conteneurs du port de Santos, premier complexe portuaire du Brésil.
Vue aérienne des terminaux à conteneurs du port de Santos, premier complexe portuaire du Brésil. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le Brésil prévoit 20 milliards de reais d'investissements portuaires d'ici 2026, dont l'essentiel d'origine privée.
  2. Santos, premier port du pays, a manutentionné 142,8 millions de tonnes en 2025 et veut doubler sa capacité conteneurs.
  3. Le terminal STS10, mis aux enchères fin 2025, doit porter Santos de 6 à 9 millions d'EVP.
  4. Pékin avance ses pions : terminal pétrolier d'Açu, corridor ferroviaire vers le port péruvien de Chancay.
  5. L'agriculture tire la demande, mais les chantiers butent sur les goulets logistiques et les enjeux environnementaux.

Cent quarante-deux millions de tonnes en une année. C’est le record que le port de Santos a inscrit en 2025, porté par les conteneurs, le soja, le sucre et le maïs1. Derrière ce chiffre, une bascule plus large : le Brésil lance la plus vaste vague d’investissements portuaires de son histoire, entre enchères en série, capitaux privés et appétit chinois. Pour le premier exportateur agricole de la planète, les quais ne sont plus de simples interfaces logistiques — ils sont devenus un levier de puissance.

Santos, locomotive d’un système sous tension

Le port de Santos concentre les regards. Avec 142,8 millions de tonnes manutentionnées en 2025, en hausse de près de 3 %, il demeure le premier complexe portuaire d’Amérique latine1. Mais la croissance bute sur la saturation. À l’échelle de la seule région Sud-Est, ports publics et privés ont brassé 699,8 millions de tonnes en 2025, en progression de 7,5 %, tirés par un bond des exportations2. Le Brésil produit toujours plus ; ses infrastructures peinent à suivre.

D’où une course à la capacité. L’opérateur émirati DP World a approuvé un nouveau cycle d’investissement de 1,6 milliard de reais, soit environ 296 millions de dollars, pour porter la capacité de son terminal santiste à 2,1 millions d’EVP d’ici 2028, un quart de plus qu’aujourd’hui3. Le grand négociant COFCO a, lui, ouvert un terminal céréalier appelé à traiter quelque 8 millions de tonnes dès 2025, avant de monter jusqu’à 14,5 millions de tonnes de grains, de sucre et de tourteaux de soja une fois pleinement opérationnel et ouvert aux tiers à partir de 20262. La filière agricole, colonne vertébrale des exportations brésiliennes vers l’Asie, commande le rythme : la moindre minute gagnée au chargement se répercute sur la compétitivité du soja et du maïs brésiliens face à leurs concurrents américains et argentins.

Le plus grand programme d’enchères de l’histoire

Le gouvernement Lula a transformé cette pression en stratégie. Le ministère des Ports et Aéroports a dévoilé un plan de modernisation chiffré à environ 20 milliards de reais d’ici 2026, articulé autour d’une cinquantaine de projets : baux, concessions et, fait inédit, mise aux enchères de couloirs de navigation4. Sur ce total, près de 18 milliards proviendraient d’investissements privés, l’État n’apportant qu’environ 1,7 milliard5.

Le calendrier est dense. Brasília veut adjuger jusqu’à 22 terminaux portuaires d’ici fin 2025, pour 8,7 milliards de reais d’investissements attendus, avec des zones stratégiques à Paranaguá, Santos et Rio de Janeiro dès le premier trimestre6. La pièce maîtresse s’appelle STS10 : un méga-terminal à conteneurs, doté de quatre postes à quai, qui doit faire passer Santos de 6 à environ 9 millions d’EVP. Son investissement, estimé autour de 4,5 milliards de reais, en fait l’une des plus grosses enchères jamais lancées dans le secteur5. S’y ajoute un tunnel sous-marin Santos-Guarujá, évalué à 6 milliards de reais, destiné à désengorger l’accès terrestre5.

La logique d’ensemble dépasse Santos. Le ministère envisage de porter le nombre de concessions à 58 d’ici fin 2026, pour un total dépassant les 20 milliards de reais de nouveaux investissements4. L’inclusion de couloirs de navigation dans la stratégie nationale constitue une première : l’État cherche à confier au privé non seulement les quais, mais aussi l’entretien et le dragage des accès maritimes. Le pari est risqué — il suppose d’attirer des opérateurs de rang mondial sans dépendre d’un seul d’entre eux — mais il répond à une urgence : sans capacité supplémentaire, le Brésil risque de voir ses récoltes records s’entasser à quai, faute de pouvoir les embarquer assez vite.

L’ombre portée de Pékin

La Chine, premier partenaire commercial du Brésil, observe ce chantier de très près. Sa présence dans les ports brésiliens s’est nettement renforcée en 20257. En février, un groupe d’État chinois a signé l’acquisition de 70 % du terminal pétrolier du port d’Açu, dans l’État de Rio8. Pékin lorgne aussi les concessions ferroviaires : Brasília veut faire passer la part du rail dans le fret de 20 à 35 %, avec huit concessions couvrant 9 000 kilomètres et quelque 140 milliards de reais d’investissements — des projets que les firmes chinoises étudient activement8.

Le symbole le plus frappant reste le projet de corridor reliant l’intérieur brésilien au port péruvien de Chancay, inauguré fin 2024 grâce à 1,3 milliard de dollars d’investissement chinois9. Un accord de coopération technique a été signé en juillet 2025 entre l’entreprise publique brésilienne Infra SA et un institut ferroviaire chinois pour étudier cette liaison transcontinentale, surnommée un « canal de Panama terrestre »8. Ce rapprochement s’inscrit dans le partenariat commercial dense entre Brasília et Pékin, tout en nourrissant des interrogations sur la dépendance stratégique du pays.

Quais, soja et hydrocarbures : une économie réorganisée

Cette modernisation ne se limite pas aux conteneurs. Les six premiers ports brésiliens — Santos en tête, suivi de Paranaguá, São Luís, Barcarena, São Francisco do Sul et Rio Grande — concentrent à eux seuls 89 % des exportations de soja vers la Chine2. Chaque poste à quai gagné se traduit en parts de marché mondiales. Le secteur portuaire devient aussi le débouché naturel de la production pétrolière en eaux profondes, comme l’illustre la bataille pour le terminal d’Açu.

Reste l’équation environnementale et sociale. Dragages, élargissement des chenaux — Santos vise une profondeur de 17 mètres10 — et nouveaux terminaux pèsent sur des écosystèmes côtiers fragiles et sur les communautés riveraines. La privatisation du canal de navigation, envisagée via un partenariat public-privé sur 25 ans, cristallise les débats sur le bon équilibre entre efficacité et contrôle public10. Dans un pays qui se rêve en leader régional, la durabilité des chantiers conditionne leur légitimité.

L’expansion portuaire est aussi un pari sur l’emploi et le développement régional. Les ports brésiliens génèrent des dizaines de milliers d’emplois directs et indirects et irriguent des filières connexes — transport terrestre, logistique, services. Chaque grand terminal redessine l’économie de son arrière-pays. Mais cet essor a un revers : trafic accru, pression sur le foncier, risques de déplacements de populations. Les autorités sont sommées de concilier compétitivité et acceptabilité sociale, en associant les habitants aux décisions. Un port moderne ne se mesure plus seulement à ses grues et à ses tirants d’eau, mais à sa capacité à intégrer voisinage et environnement dans son modèle de croissance.

Une fenêtre stratégique à ne pas manquer

Le Brésil tient une occasion rare : aligner ses capacités portuaires sur son poids agricole et minier, tout en arbitrant entre capitaux occidentaux et chinois. Les enchères de 2025-2026 diront si Brasília parvient à attirer l’argent privé sans céder le contrôle de ses portes maritimes. Le signal à surveiller : la composition des consortiums retenus pour STS10 et pour les concessions ferroviaires. Elle dessinera, plus sûrement que les discours, l’orientation géopolitique du commerce brésilien — et, en filigrane, la place du pays dans une transition énergétique qui redéfinit les flux mondiaux.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quel est le plus grand port du Brésil ?

Santos, dans l'État de São Paulo, reste de loin le premier complexe portuaire du pays et d'Amérique latine. Il a manutentionné 142,8 millions de tonnes en 2025 et constitue la principale porte de sortie du soja, du sucre, du maïs et des conteneurs brésiliens.

Combien le Brésil investit-il dans ses ports ?

Le ministère des Ports et Aéroports table sur environ 20 milliards de reais d'ici 2026, dont près de 18 milliards apportés par le secteur privé. Le plan prévoit une cinquantaine de projets, concessions et baux, ainsi que la mise aux enchères de couloirs de navigation.

Quel est le rôle de la Chine dans les ports brésiliens ?

Premier partenaire commercial du Brésil, la Chine multiplie les positions : achat de 70 % du terminal pétrolier d'Açu en février 2025, intérêt pour les concessions ferroviaires et projet de corridor reliant l'intérieur brésilien au port péruvien de Chancay, financé par Pékin.

Qu'est-ce que le terminal STS10 ?

STS10 est un méga-terminal à conteneurs projeté au port de Santos, mis aux enchères fin 2025 pour un investissement d'environ 4,5 milliards de reais. Il doit ajouter quatre postes à quai et porter la capacité du port de 6 à environ 9 millions d'EVP par an.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Southeast Brazil ports handle nearly 700 million tonnes in 2025 as exports drive growth », DatamarNews, 2025. https://datamarnews.com/noticias/southeast-brazil-ports-handle-nearly-700-million-tonness-in-2025-as-exports-drive-growth/ 2

  2. « Brazilian Soybean Exports: 2025 Capacity Expansion and Improvement », USDA Agricultural Marketing Service, 2025. https://www.ams.usda.gov/sites/default/files/media/Brazil_Quarter2_2025.pdf 2 3

  3. « DP World Invests R$1.6 Billion to Expand Port of Santos Terminal by 25% », DP World, 2025. https://www.dpworld.com/usa/news/latest-news/dpw-invests-over-1-billion-reais-to-expand-santos-terminal-by-25-percent

  4. « Brazil Unveils Investment Plan for Port Privatization », The Maritime Executive, 2025. https://www.maritime-executive.com/article/brazil-unveils-investment-plan-for-port-privatization 2

  5. « Government prepares for the largest port auction in Brazil’s history with an investment of R$4 billion in Santos », Click Petróleo e Gás, 2025. https://en.clickpetroleoegas.com.br/governo-se-prepara-para-o-maior-leilao-portuario-da-historia-no-brasil-com-investimento-de-r-4-bilhoes-em-santos/ 2 3

  6. « Brazil plans to auction 22 port terminals by 2025, targeting R$8.7 billion in investments », DatamarNews, 2025. https://datamarnews.com/noticias/brazil-plans-to-auction-22-port-terminals-by-2025-targeting-r8-7-billion-in-investments/

  7. « China increases presence in Brazilian ports », UPI, 10 juin 2025. https://www.upi.com/Top_News/World-News/2025/06/10/Brazil-China-increases-presence-Brazilian-ports/2801749576022/

  8. « China Eyes Brazil Infrastructure as Trump Pushes Back », The Rio Times, 2025. https://www.riotimesonline.com/china-brazil-infrastructure-railways-ports-trump/ 2 3

  9. « Peru’s Chancay Port Opens with Chinese Backing but Faces Hurdles in Boosting Brazil Trade », DatamarNews, 2025. https://datamarnews.com/noticias/perus-chancay-port-opens-with-chinese-backing-but-faces-hurdles-in-boosting-brazil-trade/

  10. « Port of Santos navigation channel poised for privatization in 2025 », DatamarNews, 2025. https://www.datamarnews.com/noticias/port-of-santos-navigation-channel-poised-for-privatization-in-2025/ 2

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