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Petro sur la liste OFAC : la rupture brutale avec Washington

Sanctions du Trésor, décertification antidrogue, visa révoqué, droits de douane : comment la crise Petro-Trump a fracturé l'alliance la plus solide des États-Unis en Amérique du Sud.

Par ISS5 juin 2026Lecture 9 min
Le drapeau colombien et le drapeau américain côte à côte, symbolisant une alliance diplomatique mise à l'épreuve.
Le drapeau colombien et le drapeau américain côte à côte, symbolisant une alliance diplomatique mise à l'épreuve. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le 24 octobre 2025, le Trésor américain a inscrit Gustavo Petro sur la liste OFAC des « Specially Designated Nationals » : un président en exercice traité comme un trafiquant, du jamais-vu.
  2. Un mois plus tôt, Washington avait « décertifié » la Colombie pour la première fois depuis 1997, sur fond de culture de coca et de production de cocaïne records.
  3. La séquence enchaîne visa révoqué, droits de douane de 25 %, fin de l'aide, frappes meurtrières en Caraïbe et rappels d'ambassadeur.
  4. Bogota dénonce une « arbitraire » et un acte politique ; Washington parle d'un dirigeant qui a laissé exploser le narcotrafic.
  5. La rencontre Petro-Trump du 3 février 2026 a apaisé le ton sans lever les sanctions : l'alliance la plus solide des États-Unis dans la région reste fissurée.

Un président en exercice traité comme un baron de la drogue. Le 24 octobre 2025, le Trésor américain a inscrit Gustavo Petro, chef de l’État colombien, sur la liste OFAC des « Specially Designated Nationals », aux côtés de cartels et de narcotrafiquants. Du jamais-vu pour un allié historique de Washington. En quelques mois, la relation la plus solide que les États-Unis entretenaient en Amérique du Sud — bâtie sur trois décennies de coopération antidrogue et des milliards de dollars d’aide — s’est muée en affrontement ouvert, à coups de droits de douane, de visas révoqués et d’insultes échangées sur les réseaux sociaux.

Octobre 2025 : un président sur la liste des trafiquants

La décision est tombée comme un coup de tonnerre. Le Bureau de contrôle des avoirs étrangers (OFAC) du Trésor a désigné Petro au titre du décret présidentiel 14059, qui vise les personnes ayant « matériellement contribué » au commerce international de stupéfiants1. Concrètement, tous ses avoirs sous juridiction américaine sont gelés et toute transaction avec lui devient illégale pour un ressortissant des États-Unis. La mesure ne frappe pas la Colombie en tant qu’État, mais bien l’homme et son entourage : OFAC a aussi désigné son épouse, Verónica Alcocer, son fils Nicolás Petro, et le ministre de l’Intérieur Armando Benedetti, accusés d’avoir formé un « réseau de soutien »2.

Le communiqué du Trésor est sans nuance. Sous la présidence de Petro, affirme-t-il, la Colombie « demeure le premier producteur et exportateur mondial de cocaïne », et ses politiques « ont conduit à des niveaux records de culture de coca et de production de cocaïne »1. La présidence colombienne — la Casa de Nariño — a immédiatement riposté. Petro a dénoncé une « arbitraire » et un acte politiquement motivé, jurant n’avoir jamais cédé aux intérêts mafieux et annonçant une stratégie juridique aux États-Unis pour contester la sanction3. Sa réplique la plus citée tient en une formule : « Tenter de promouvoir la paix en Colombie, ce n’est pas être un trafiquant de drogue »4.

Septembre 2025 : la décertification, première depuis 1997

La sanction du Trésor n’est pas venue seule : elle a couronné une escalade entamée un mois plus tôt. Le 15 septembre 2025, Donald Trump a « décertifié » la Colombie, jugeant qu’elle avait « manifestement échoué » (failed demonstrably) à honorer ses obligations antidrogue — une rupture inédite depuis 19975. Dans son mémorandum au Congrès, le président américain accuse Bogota d’avoir laissé le narcotrafic « atteindre des niveaux sans précédent » sous la direction « erratique et inefficace » de Petro5.

La décertification est un instrument ancien : chaque année, Washington note la coopération des grands pays producteurs de drogue, et un mauvais bulletin peut couper l’aide. Cette fois, la Maison-Blanche a assorti la mesure d’une dérogation d’« intérêt national » qui préserve une partie de la coopération sécuritaire6. Mais le signal politique est cinglant : un demi-milliard de dollars d’aide américaine se retrouve menacé, et le partenaire jugé exemplaire depuis le Plan Colombie des années 2000 bascule du côté des cancres5.

Le record de la coca, nœud du contentieux

Au cœur de la dispute, des chiffres difficiles à contester. Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), la culture de coca en Colombie a atteint 253 000 hectares en 2023, soit 67 % du total mondial7. La production potentielle de cocaïne, elle, a bondi de 53 % en un an pour culminer à 2 664 tonnes — la plus forte hausse jamais enregistrée depuis le début du suivi onusien en 2001, et une dixième année consécutive de progression7. Les agriculteurs ont, en outre, adopté des techniques plus productives qui ont doublé le rendement par hectare en une décennie.

Ces données nourrissent deux récits inconciliables. Pour l’administration Trump et le Département d’État, la cause est entendue : la stratégie de Petro, qui a délaissé l’éradication forcée des cultures au profit d’une substitution volontaire et de négociations de « paix totale » avec les groupes armés, a fait flamber l’offre8. Pour la Casa de Nariño, l’explosion de la production reflète d’abord la demande mondiale et l’échec d’un demi-siècle de prohibition : Petro plaide pour une refonte de la politique antidrogue et juge « paradoxal » d’être sanctionné par le pays dont il a, dit-il, contribué à réduire la consommation de cocaïne3. La question dépasse d’ailleurs la Colombie : elle touche à la manière dont les cartels grignotent la souveraineté des États de toute la région.

Visa, droits de douane, aide coupée : l’arsenal de la pression

L’affrontement ne s’est pas limité aux désignations. En septembre 2025, le Département d’État a révoqué le visa de Petro alors qu’il se trouvait à New York pour l’Assemblée générale de l’ONU, après que le dirigeant colombien eut appelé des soldats américains à désobéir aux ordres de Trump9. Puis, en octobre, le président américain a annoncé la fin de toute aide à la Colombie et des droits de douane, qualifiant publiquement Petro de « dirigeant illégal de la drogue », « mal noté et très impopulaire », et le sommant de « fermer » les opérations de stupéfiants « sous peine que les États-Unis le fassent pour lui, et pas en douceur »10.

Les mesures économiques ont suivi : des droits de douane de 25 % sur les importations colombiennes, une interdiction d’entrée pour les responsables du gouvernement, et un ralentissement des inspections de fret et de voyageurs11. Bogota a répliqué en rappelant son ambassadeur Daniel García-Peña pour consultations — la deuxième fois en un mois — et en suspendant ses achats d’armes américaines11. Ce répertoire de pression, Washington l’avait déjà déployé en janvier 2025 lors d’un premier bras de fer : Petro avait alors refusé l’atterrissage de vols d’expulsion de migrants acheminés par des avions militaires, jugeant le procédé indigne ; Trump avait brandi 25 % puis 50 % de droits de douane, et la Colombie avait cédé en quelques heures, acceptant de recevoir ses ressortissants12.

La Caraïbe en feu : frappes meurtrières et accusations de meurtre

Un autre front a envenimé la crise : la campagne de frappes américaines contre des embarcations soupçonnées de transporter de la drogue. Depuis septembre 2025, Washington a mené plus de vingt frappes en mer des Caraïbes et dans le Pacifique oriental, faisant plus de quatre-vingts morts, sur la foi d’allégations rarement étayées13. Le 15 septembre, l’une d’elles a tué trois personnes, dont un Colombien, Alejandro Carranza. Petro a accusé les États-Unis d’« assassinat », affirmant que l’homme était un pêcheur sans lien avec le trafic, dont le bateau, à la dérive, lançait un signal de détresse13. La famille a depuis saisi la Commission interaméricaine des droits de l’homme13.

Cet épisode a fait basculer le ton de Petro vers la confrontation frontale, mêlant le dossier colombien à la pression militaire américaine sur le Venezuela voisin. La rhétorique présidentielle colombienne — accusations de violation de souveraineté, comparaisons avec une agression — contraste avec le langage juridique et sécuritaire de Washington, qui présente ces frappes comme une lutte légitime contre le narcoterrorisme. Deux grammaires diplomatiques qui ne se rencontrent plus.

Pékin en embuscade, le pari du rééquilibrage

La brouille pousse Bogota à chercher des contrepoids. La Colombie réfléchit ouvertement à diversifier ses partenaires pour réduire sa dépendance envers son grand voisin du Nord, et la Chine apparaît comme l’alternative la plus tangible. En mai 2025, Petro a adhéré à l’initiative chinoise des « Nouvelles routes de la soie », espérant réduire un déficit commercial de 14 milliards de dollars avec Pékin et doper ses exportations14. Les échanges sino-colombiens sont passés de 1,2 milliard de dollars en 2004 à plus de 18 milliards en 2024 : la trajectoire alarme Washington, qui voit dans l’avancée de l’influence chinoise en Amérique latine un enjeu stratégique majeur14.

Le rééquilibrage reste toutefois plus rhétorique que réel. La Colombie demeure arrimée au marché américain pour son commerce, ses remises de fonds et sa sécurité, et aucun pivot ne se décrète en un an. Le réflexe de Bogota rappelle néanmoins une tentation régionale plus large, où le Brésil ambitionne d’incarner un leadership sud-américain autonome et où la diplomatie brésilienne s’efforce de désamorcer la crise vénézuélienne sans s’aligner sur Washington.

Une trêve fragile à surveiller

Le 3 février 2026, contre toute attente, Petro a été reçu par Trump à la Maison-Blanche. Les menaces d’intervention militaire et les piques sur les réseaux ont cédé la place à des « expressions d’admiration mutuelle » et à un échange de cadeaux15. La rencontre a porté sur la lutte antidrogue, le redressement du Venezuela, l’énergie et la sécurité frontalière, et a, de l’avis des analystes, désamorcé le pire15. Mais aucun accord concret n’en est sorti.

L’essentiel demeure en suspens : les sanctions OFAC contre Petro n’ont pas été levées, et la décertification reste en vigueur15. La désescalade tient à deux tempéraments imprévisibles et à un calendrier — Petro quitte le pouvoir en 2026, et son successeur héritera d’une relation à reconstruire. Le signal à surveiller n’est pas le ton des prochains sommets, mais un acte précis : le jour où un président colombien sortira de la liste des trafiquants, on saura que l’alliance s’est vraiment recousue. D’ici là, la fissure reste ouverte.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi Gustavo Petro a-t-il été placé sur la liste OFAC ?

Le Trésor américain l'y a inscrit le 24 octobre 2025 au titre du programme antidrogue (décret 14059), accusant ses politiques d'avoir laissé exploser la culture de coca et la production de cocaïne. La mesure gèle ses avoirs aux États-Unis et interdit toute transaction avec lui.

Qu'est-ce que la « décertification » antidrogue ?

Chaque année, Washington évalue la coopération des grands pays producteurs de drogue. En septembre 2025, il a jugé que la Colombie avait « manifestement échoué » à remplir ses obligations, pour la première fois depuis 1997. Une dérogation d'« intérêt national » a toutefois préservé une partie de l'aide.

Quelles autres mesures Washington a-t-il prises contre Bogota ?

La révocation du visa de Petro, des droits de douane de 25 % sur les importations colombiennes, la fin annoncée de l'aide américaine, des inspections renforcées des cargaisons et l'inscription de proches du président sur la liste OFAC, dont son épouse, son fils et son ministre de l'Intérieur.

La crise est-elle terminée après la rencontre de février 2026 ?

Le sommet du 3 février 2026 à la Maison-Blanche a apaisé le ton, mais sans résultat concret. Les sanctions OFAC contre Petro n'ont pas été levées et la décertification reste en vigueur. La désescalade est réelle, la réconciliation, non.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. U.S. Department of the Treasury, « Treasury Sanctions Colombian President Gustavo Petro and His Support Network », home.treasury.gov, 24 octobre 2025. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sb0292 2

  2. Finance Colombia, « Breaking News: US Treasury Imposes OFAC Sanctions On Colombian President Gustavo Petro, Family & Armando Benedetti », Finance Colombia, 24 octobre 2025. https://www.financecolombia.com/breaking-news-us-treasury-imposes-ofac-sanctions-on-colombian-president-gustavo-petro-family-armando-benedetti/

  3. Semana, « Desde EE. UU. le dan una mala noticia a Gustavo Petro… », Semana, 2026. https://www.semana.com/mundo/articulo/desde-eeuu-le-dan-una-mala-noticia-a-gustavo-petro-a-pocos-meses-de-salir-de-la-casa-de-narino-no-lo-van-a-quitar/202600/ 2

  4. PBS News, « U.S. imposes sanctions on Colombia’s president amid escalating dispute with Trump », PBS NewsHour, 24 octobre 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/u-s-imposes-sanctions-on-colombias-president-amid-escalating-dispute-with-trump

  5. NPR, « For the first time in decades, U.S. says Colombia is falling short in the drug war », NPR, 16 septembre 2025. https://www.npr.org/2025/09/16/nx-s1-5543055/colombia-drugs-u-s-trump-petro 2 3

  6. Congressional Research Service, « Colombia’s Antidrug Efforts and the “Failed Demonstrably” Designation », Congress.gov, 2025. https://www.congress.gov/crs-product/IN12610

  7. UNODC, « Colombia: Potential cocaine production increased by 53 per cent in 2023, according to new UNODC survey », unodc.org, octobre 2024. https://www.unodc.org/unodc/press/releases/2024/October/colombia_-potential-cocaine-production-increased-by-53-per-cent-in-2023—according-to-new-unodc-survey.html 2

  8. U.S. Department of State, « U.S. Decision Not to Certify Colombia’s Counternarcotics Efforts and Sanctions Actions Against Colombian Officials… », state.gov, octobre 2025. https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2025/10/u-s-decision-not-to-certify-colombias-counternarcotics-efforts-and-sanctions-actions-against-colombian-officials-involved-in-global-illicit-drug-trade

  9. NBC News, « Trump calls Colombia’s Petro an ‘illegal drug leader’ and announces an end to US aid to the country », NBC News, 19 octobre 2025. https://www.nbcnews.com/politics/trump-administration/trump-colombian-president-end-us-aid-rcna238437

  10. NPR, « Trump announces tariffs and an end to U.S. aid to Colombia amid clash over drug trade », NPR, 20 octobre 2025. https://www.npr.org/2025/10/20/nx-s1-5579661/trump-tariffs-aid-colombia-amid-clash-drugs-petro

  11. Atlantic Council, « With Petro and Trump at odds, what’s next for the US-Colombia relationship? », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/with-petro-and-trump-at-odds-whats-next-for-the-us-colombia-relationship/ 2

  12. Al Jazeera, « Colombia backs down on deportation flights after Trump’s tariff threats », Al Jazeera, 26 janvier 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/1/26/trump-threatens-sanctions-as-colombias-petro-blocks-us-deportation-flights

  13. CNN, « Colombian family files first known formal complaint over deadly US strike in Caribbean », CNN, 2 décembre 2025. https://www.cnn.com/2025/12/02/americas/colombia-caribbean-boat-strike-iachr-complaint-intl-latam 2 3

  14. Dialogue Earth, « Colombia juggles closer China ties and Trump tensions », Dialogue Earth, 2025. https://dialogue.earth/en/business/colombia-juggles-closer-china-ties-and-trump-tensions/ 2

  15. WOLA, « Trump-Petro Meeting: Crisis Averted, What Comes Next? », WOLA, février 2026. https://www.wola.org/analysis/trump-petro-meeting-crisis-averted-what-comes-next/ 2 3

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