Centres culturels iraniens : la diplomatie douce au défi
Cours de persan, sanctuaires, instituts : l'Iran a tissé un réseau culturel au Moyen-Orient. La chute d'Assad en 2024 en a révélé les coulisses et les limites.

À retenir
- Les centres culturels iraniens prolongent la politique étrangère de Téhéran par la langue, la religion et l'aide sociale.
- Pilotés par l'organisation ICRO, ils diffusent le persan, restaurent des sanctuaires et ouvrent écoles et universités.
- La chute d'Assad fin 2024 a mis au jour l'imbrication entre offices culturels et logistique militaire en Syrie.
- L'interdiction d'entrée faite aux Iraniens en Syrie illustre la fragilité d'une influence adossée au pouvoir armé.
À Damas, fin 2024, des journalistes poussent la porte d’un centre culturel iranien abandonné. Parmi les papiers épars : des contrats, des brochures de prosélytisme, mais aussi des documents de logistique militaro-industrielle. En quelques heures, la chute du régime Assad venait de dévoiler ce que des années de communication officielle avaient soigneusement habillé : les centres culturels iraniens ne sont jamais tout à fait que culturels.
La culture comme prolongement de la politique
L’idée fondatrice tient en un mot popularisé par le politologue Joseph Nye : la puissance douce, cette capacité à influencer par la séduction plutôt que par la contrainte1. L’Iran y excelle sur le papier : une civilisation plurimillénaire, la langue persane comme aimant, une diaspora estimée à plusieurs millions de personnes, et le prestige de leader autoproclamé du chiisme1.
Pour traduire ces atouts en influence, Téhéran s’appuie sur une institution dédiée : l’Organisation de la culture et des relations islamiques (ICRO), créée en 1995 et rattachée au ministère de la Culture, chargée de promouvoir la doctrine chiite et de cultiver les liens avec les pays musulmans2. Ses centres culturels forment, selon le centre de diplomatie publique de l’université de Californie du Sud, un réseau mondial destiné à diffuser l’image et les valeurs de la République islamique2. Cette action s’inscrit dans le prolongement de l’establishment clérical iranien et de sa politique étrangère.
La logique est limpide : ce que les armes ne peuvent obtenir, la culture peut parfois l’emporter. Un cours de persan, une bourse d’études, une exposition d’art créent des liens patients, difficiles à défaire, et façonnent durablement les perceptions. Là où l’influence militaire se heurte aux frontières et aux soupçons, la séduction culturelle avance masquée, sous les habits inoffensifs de l’échange et de la coopération — ce qui en fait, précisément, un instrument de puissance redoutablement efficace lorsqu’il fonctionne.
Langue, sanctuaires et services sociaux
Sur le terrain, la palette est large. La langue d’abord : un centre de persan a ouvert à Kerbala en janvier 2019, suivi d’un cours à Nassiriya la même année, dans le sud irakien3. La religion ensuite : l’Iran restaure et agrandit des sanctuaires chiites en Irak et en Syrie, ouvre des écoles et des antennes de ses universités, et encourage partout l’étude du persan3.
L’influence la plus profonde est peut-être sociale. Selon le centre israélien Meir Amit, l’Iran exploite les crises socio-économiques des pays arabes pour y implanter des institutions de santé, d’éducation et d’aide sociale qui ancrent durablement sa présence civile3. Au Liban, ce travail passe largement par le Hezbollah ; en Irak et en Syrie, il s’appuie sur un dense maillage associatif. Cette articulation entre culture, religion et réseaux armés est au cœur de notre analyse du rôle des réseaux religieux iraniens dans l’extension du pouvoir doux.
Quand le voile se déchire : la Syrie
L’année 2024 a constitué un révélateur brutal. Après la chute d’Assad, la presse internationale a documenté en Syrie tout un appareil de puissance douce iranienne — bureaux diplomatiques, économiques et culturels. Près du sanctuaire de Sayyeda Zeinab, un hôtel pour ingénieurs et ouvriers iraniens jouxtait un centre culturel ; les documents retrouvés mêlaient contrats culturels, prosélytisme et logistique militaro-industrielle4. La frontière entre rayonnement et infiltration s’y révélait poreuse.
Le retournement fut immédiat. La nouvelle administration de Damas a interdit l’entrée des Iraniens en Syrie, asphyxiant l’infrastructure culturelle de Téhéran4. Près du sanctuaire, une commerçante qui accueillait jusqu’à 2 000 visiteurs par jour confiait n’en voir plus qu’une dizaine4. La perte syrienne est lourde : privé d’une base méditerranéenne et d’une route vers le Hezbollah, l’Iran y aurait dépensé jusqu’à 50 milliards de dollars pour soutenir Assad4.
Téhéran n’a pas accepté ce recul sans réagir. Peu après la chute d’Assad, l’ayatollah Khamenei a appelé les Syriens à se « soulever » contre les nouvelles autorités, propos largement perçus comme une ingérence5. Et lorsque des violences confessionnelles ont éclaté dans l’ouest syrien début 2025, certains ont accusé l’Iran d’attiser les troubles, plusieurs chefs de milices impliqués ayant été formés par les Gardiens de la révolution5. Loin de séduire, l’influence iranienne apparaissait alors comme un facteur de division — le revers exact de l’image que les centres culturels s’efforçaient de projeter. Ce naufrage prolonge celui des milices soutenues par l’Iran en Syrie, dont l’effacement a entraîné celui des relais culturels.
Les limites d’une séduction sous contrainte
Au-delà du cas syrien, l’efficacité même de cette diplomatie culturelle est discutée. Une étude comparative des soft powers turc, iranien et saoudien souligne un écart croissant entre les valeurs proclamées et les pratiques réelles, qui érode l’attractivité de ces puissances6. La séduction iranienne bute en outre sur la méfiance arabe : présentés tantôt comme un pont interculturel, tantôt comme un cheval de Troie, les centres iraniens suscitent des perceptions opposées selon les pays.
La grande fragilité tient à l’adossement au pouvoir armé. Tant que les milices et les régimes alliés tenaient, les centres prospéraient ; dès que l’édifice militaire vacille, ils ferment. La soft power iranienne n’était pas autonome : elle vivait dans l’ombre de la hard power, comme l’illustre l’ensemble de l’approche iranienne de la sécurité régionale.
Le signal à surveiller
Les centres culturels iraniens ne disparaîtront pas du Moyen-Orient : la langue, les pèlerinages et les liens communautaires survivent aux régimes. En Irak, où Téhéran conserve un ancrage profond, ces relais gardent toute leur vigueur ; ailleurs, ils se replient. Mais leur âge d’or expansionniste, porté par une décennie d’expansion militaire, est sans doute derrière eux. La vraie question des prochaines années est de savoir si Téhéran saura réinventer une influence détachée de ses appareils de sécurité — une puissance douce qui séduise vraiment plutôt qu’elle n’accompagne les armes. Faute de quoi, chaque revers militaire continuera d’emporter, avec lui, les bibliothèques et les salles de cours — et l’Iran découvrira que la culture, privée de ses béquilles sécuritaires, ne suffit pas toujours à retenir les cœurs.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
À quoi servent les centres culturels iraniens ?
Ils promeuvent la langue persane, la culture et la doctrine chiite, tout en cultivant des relations avec les sociétés d'accueil. Au-delà du rayonnement, ils prolongent la politique étrangère de Téhéran : créer des liens durables, façonner les opinions et soutenir les communautés alliées par des services sociaux.
Qui pilote cette diplomatie culturelle ?
Principalement l'Organisation de la culture et des relations islamiques (ICRO), créée en 1995 et rattachée au ministère de la Culture. Elle coordonne centres culturels, cours de langue, restauration de sanctuaires et antennes universitaires, en lien avec d'autres structures parapubliques iraniennes.
Qu'a révélé la chute d'Assad sur ces centres ?
Après décembre 2024, des journalistes ont découvert en Syrie un maillage d'offices iraniens — diplomatiques, économiques et culturels — où voisinaient contrats culturels, prosélytisme et logistique militaro-industrielle. Cette imbrication a montré que la culture servait aussi de couverture à des objectifs stratégiques.
Ces centres sont-ils efficaces ?
Leur efficacité est contestée. L'écart entre les valeurs affichées et les pratiques réelles limite l'attractivité iranienne, et l'adossement au pouvoir militaire les rend vulnérables : en Syrie, l'interdiction d'entrée des Iraniens a fait s'effondrer la fréquentation des sites liés à Téhéran.
Sources
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« Iran’s soft power in the Middle East via the promotion of the Persian language », Tandfonline (British Journal of Middle Eastern Studies), 2023. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13569775.2023.2169305 ↩ ↩2
-
« Iran’s Cultural Diplomacy and its Cultural Centers », USC Center on Public Diplomacy, 2022. https://uscpublicdiplomacy.org/blog/iran%E2%80%99s-cultural-diplomacy-and-its-cultural-centers ↩ ↩2
-
« Iranian activity to expand its regional religious-cultural influence through soft power », The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center. https://www.terrorism-info.org.il/en/iranian-activity-to-expand-its-regional-religious-cultural-influence-through-soft-power/ ↩ ↩2 ↩3
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« ‘Exit Without Departure’ — What Remains of Iranian Influence and Networks in Syria », Middle East Forum, 2025. https://www.meforum.org/mef-online/exit-without-departure-what-remains-of-iranian-influence-and-networks-in-syria ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« One Year After Assad’s Fall: Iran’s Strategic Collapse In Syria », Radio Free Europe/Radio Liberty, décembre 2025. https://www.rferl.org/a/iran-syria-anniversary-assad-fall-sharaa-hts/33616352.html ↩ ↩2
-
F. A. Kelkitli, « Battling for hearts and minds: Sources of Turkish, Iranian, and Saudi soft power in the Middle East », Digest of Middle East Studies (Wiley), 2024. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/dome.12328 ↩
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