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Pouvoir doux iranien : la foi comme arme stratégique

Séminaires, centres culturels, milices : comment l'Iran a bâti un réseau religieux transnational pour étendre son influence, et pourquoi celui-ci vacille depuis 2024.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Pèlerins chiites rassemblés devant un sanctuaire illuminé, symbole de l'influence religieuse iranienne au Moyen-Orient.
Pèlerins chiites rassemblés devant un sanctuaire illuminé, symbole de l'influence religieuse iranienne au Moyen-Orient. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Iran a transformé l'identité chiite en instrument de politique étrangère : c'est sa version du « pouvoir doux ».
  2. Le réseau s'appuie sur des séminaires comme l'université Al-Mustafa (≈40 000 étudiants étrangers, une cinquantaine de pays) et une diplomatie culturelle pilotée par l'État.
  3. Le Hezbollah libanais incarne le modèle : un acteur à la fois religieux, social, politique et militaire.
  4. L'année 2024 a porté des coups sévères à cette influence : mort de Hassan Nasrallah, chute de Bachar al-Assad le 8 décembre.
  5. Le modèle bute sur ses limites : crise de légitimité interne et rejet d'une ingérence perçue comme étrangère.

À Qom, ville sainte du chiisme, des étudiants venus du Nigéria, d’Indonésie ou d’Amérique latine récitent leurs leçons de théologie en persan. À Beyrouth, des familles soignées dans un dispensaire du Hezbollah n’imaginent pas une seconde que l’État libanais puisse les prendre en charge. Entre ces deux scènes, des milliers de kilomètres — et une même stratégie : celle d’une République islamique qui a fait de la foi un levier d’influence. Téhéran ne projette pas seulement des missiles et des milices ; il exporte une identité, des récits et des institutions. C’est sa version du « pouvoir doux ».

La religion comme ressource diplomatique

Le concept de « pouvoir doux », forgé par le politiste américain Joseph Nye, désigne la capacité à obtenir ce que l’on veut par l’attraction plutôt que par la coercition. L’Iran en propose une lecture singulière, profondément religieuse. Depuis des décennies, plusieurs États du Moyen-Orient — l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar, le Maroc et l’Iran — déploient la religion comme instrument de politique étrangère, un phénomène que les chercheurs de la Brookings Institution et du Berkley Center de Georgetown ont rassemblé sous l’étiquette de « géopolitique du pouvoir doux religieux »1.

La matrice de cette stratégie est idéologique. La doctrine du velayat-e faqih, le « gouvernement du juriste », reformulée par l’ayatollah Khomeiny dans une série de cours en 1970, confie l’autorité suprême — à la fois spirituelle et politique — à un guide clérical2. Inscrite dans la Constitution de 1979, elle ne fait pas que fonder le régime intérieur : elle lui assigne une mission universelle, celle de défendre les opprimés et de porter une vision chiite de l’islam bien au-delà des frontières iraniennes. Comme le notent les analystes, Téhéran a su transformer un héritage religieux de dépossession en récits mobilisateurs sur la résistance à l’« impérialisme »1. La foi devient ainsi une langue commune, et un argument diplomatique.

Séminaires et centres culturels : la machine d’influence

Cette ambition s’incarne dans des institutions concrètes. La plus emblématique est l’université internationale Al-Mustafa, fondée en 1979 à Qom. Ce réseau de séminaires accueillerait quelque 40 000 étudiants étrangers et disposerait d’antennes dans une cinquantaine de pays, où il enseigne la théologie chiite, les sciences islamiques et le persan à des fidèles venus d’Asie, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique du Sud3. L’objectif, selon plusieurs observateurs, est de former dans chaque pays un vivier de clercs et de missionnaires acquis à Téhéran3. L’établissement est placé sous l’autorité directe du Guide suprême, Ali Khamenei3.

À côté de la formation, la diplomatie culturelle. L’Organisation de la culture et des relations islamiques (ICRO), créée en 1995 et rattachée au ministère de la Culture, est devenue le bras de diplomatie publique de la République islamique4. Elle promeut la culture persane et la « voie des Ahl al-Bayt » — la famille du Prophète, référence centrale du chiisme — à travers festivals de cinéma, concours de calligraphie, expositions et publications. Ses agences essaiment de Nairobi à Bombay, de Colombo à Kuala Lumpur, là où vivent d’importantes communautés musulmanes4. Films, livres et événements religieux tissent, patiemment, un maillage d’affinités. C’est l’autre versant, plus feutré, du rôle des centres culturels iraniens au Moyen-Orient et, plus largement, du travail de l’establishment clérical dans la politique étrangère.

Le Hezbollah, modèle d’un pouvoir total

Si l’on veut comprendre où mène cette stratégie, il faut regarder le Liban. Le Hezbollah, fondé en 1982 avec l’appui des Gardiens de la Révolution, en est l’aboutissement le plus achevé5. Le mouvement n’est pas qu’une force militaire : c’est un acteur hybride, à la fois parti siégeant au Parlement, armée plus puissante que celle de l’État libanais, et vaste pourvoyeur de services sociaux5. Il gère au moins quatre hôpitaux, douze cliniques et douze écoles, et fait fonctionner une économie parallèle pour la communauté chiite5.

Là où l’État libanais est perçu comme absent ou corrompu, le « Parti de Dieu » s’est posé en protecteur, fournisseur et représentant, bâtissant ce que les chercheurs appellent une « société de résistance » avec ses propres symboles et institutions6. On retrouve cette logique d’enracinement social dans les milices soutenues par l’Iran en Irak ou auprès des forces de conseil iraniennes en Syrie et en Irak. La coordination de cet ensemble revient à la force Al-Qods des Gardiens de la Révolution, qui assure entraînement, armement et financement7. Pouvoir doux et pouvoir dur ne s’opposent pas : ils se renforcent.

2024, l’année des fractures

Ce dispositif, longtemps présenté comme inexorable, a vacillé en 2024. Israël a infligé des revers historiques à l’« axe de la résistance ». Au Liban, environ 5 000 combattants du Hezbollah ont été tués avant le cessez-le-feu de novembre, et son chef historique Hassan Nasrallah a été éliminé7. Surtout, la chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, a fait s’effondrer le maillon syrien : Damas servait d’arrière-base logistique et de couloir d’approvisionnement vers Beyrouth8.

Le coup est stratégique. L’Institut américain de la paix (USIP) qualifie l’Iran de « plus grand perdant régional » de la chute d’Assad8. Selon des documents consultés par l’agence Reuters, le projet iranien de reconstruction de la Syrie — pensé comme un « plan Marshall » destiné à créer une dépendance durable — s’est effondré avec le régime9. En quelques mois, le « corridor » reliant Téhéran à la Méditerranée s’est rompu.

Un modèle à l’épreuve de ses limites

L’influence religieuse iranienne reste réelle, mais elle a toujours buté sur deux écueils. Le premier est externe : dans bien des pays, l’action de Téhéran est perçue comme une ingérence étrangère, ce qui nourrit des résistances et plafonne son attractivité. Le second est interne. La crise déclenchée par la mort de Mahsa Amini en 2022, décrite comme la pire épreuve de légitimité depuis 1979, a révélé l’usure d’un régime qui s’appuie de plus en plus sur la contrainte et de moins en moins sur l’adhésion10. Difficile de vendre à l’étranger un modèle contesté chez soi.

L’Iran a démontré qu’un État pouvait faire de la religion un outil de projection patient et redoutable, en tissant écoles, sanctuaires, médias et réseaux d’entraide. Mais 2024 a rappelé la fragilité de cet édifice, suspendu à des alliés que la guerre peut décimer et à des couloirs que la géographie peut couper. Le signal à surveiller est désormais double : la capacité de Téhéran à reconstruire son influence régionale après la perte de la Syrie, et l’écart grandissant entre son discours religieux et une société iranienne qui s’en détourne.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le « pouvoir doux » appliqué à l'Iran ?

Forgé par Joseph Nye, le « pouvoir doux » désigne la capacité d'influencer par l'attraction plutôt que par la contrainte. L'Iran le décline en mobilisant l'identité chiite, l'éducation religieuse, la culture et l'aide sociale pour gagner des relais et des sympathies au-delà de ses frontières.

Qu'est-ce que l'université Al-Mustafa ?

C'est un réseau de séminaires fondé en 1979 à Qom, ville sainte du chiisme. Il accueillerait environ 40 000 étudiants étrangers, formés à la théologie chiite et au persan, avec des antennes dans une cinquantaine de pays. Il est présenté comme un instrument central de l'influence religieuse iranienne.

Qu'est-ce que la doctrine du velayat-e faqih ?

Le velayat-e faqih, ou « gouvernement du juriste », est une théorie reformulée par l'ayatollah Khomeiny en 1970. Elle confie l'autorité suprême, religieuse et politique, à un guide clérical. Inscrite dans la Constitution de 1979, elle fonde le pouvoir du Guide suprême en Iran.

Pourquoi 2024 a-t-elle fragilisé l'influence iranienne ?

Israël a décimé le commandement du Hezbollah, tuant son chef Hassan Nasrallah et environ 5 000 combattants avant le cessez-le-feu de novembre. Surtout, la chute de Bachar al-Assad le 8 décembre 2024 a rompu le corridor stratégique reliant Téhéran à Beyrouth, colonne vertébrale du dispositif régional.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Brookings Institution / Berkley Center for Religion, Peace, and World Affairs, « The Geopolitics of Religious Soft Power », Brookings, 2021. https://www.brookings.edu/collection/the-geopolitics-of-religious-soft-power/ 2

  2. Britannica, « Velayat-e faqih: Guardianship of the Jurist », Encyclopædia Britannica, 2023. https://www.britannica.com/topic/velayat-e-faqih

  3. Golnaz Esfandiari, « U.S. Sanctions Put Spotlight On Iran’s International Network Of Religious Seminaries », Radio Free Europe/Radio Liberty, 8 décembre 2020. https://www.rferl.org/a/iran-u-s-sanctions-religious-seminaries-network-al-mustafa/31014153.html 2 3

  4. « Iran’s Cultural Diplomacy and its Cultural Centers », USC Center on Public Diplomacy, University of Southern California. https://uscpublicdiplomacy.org/blog/iran%E2%80%99s-cultural-diplomacy-and-its-cultural-centers 2

  5. Council on Foreign Relations, « What Is Hezbollah? », CFR Backgrounders, 2024. https://www.cfr.org/backgrounders/what-hezbollah 2 3

  6. « Hezbollah maintains influence through social services the state cannot provide », The Arab Weekly, 2024. https://thearabweekly.com/hezbollah-maintains-influence-through-social-services-state-cannot-provide

  7. Council on Foreign Relations, « Iran’s Regional Armed Network », CFR, 2024. https://www.cfr.org/articles/irans-regional-armed-network 2

  8. Garrett Nada, « Iran and Russia Are the Biggest Regional Losers of Assad’s Fall », United States Institute of Peace, 12 décembre 2024. https://www.usip.org/publications/2024/12/iran-and-russia-are-biggest-regional-losers-assads-fall 2

  9. Iran International, « Iran’s “Marshall Plan” for Syria crumbled after Assad’s Fall – Reuters », Iran International, mai 2025. https://www.iranintl.com/en/202505018482

  10. Arab Gulf States Institute in Washington, « Iran’s 2022-23 Protests: Why Has the Regime Survived? », AGSI, 2024. https://agsi.org/analysis/irans-2022-23-protests-why-has-the-regime-survived/

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