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L'Iran et ses voisins : le commerce comme bouée anti-sanctions

Irak, Turquie, monarchies du Golfe, Union eurasiatique : asphyxié par les sanctions, l'Iran fait de ses échanges régionaux une planche de salut économique et diplomatique.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Camions de marchandises à un poste-frontière entre l'Iran et un pays voisin.
Camions de marchandises à un poste-frontière entre l'Iran et un pays voisin. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Privé de l'Occident, l'Iran a fait de ses voisins son principal débouché : l'Irak est devenu sa deuxième destination d'exportations non pétrolières, avec 11,2 milliards de dollars sur onze mois en 2024-2025.
  2. L'accord de libre-échange à part entière entre l'Iran et l'Union économique eurasiatique est entré en vigueur le 15 mai 2025, faisant chuter les droits de douane moyens de 20 % à 4,5 %.
  3. La détente avec l'Arabie saoudite, scellée en 2023, a survécu à la guerre de juin 2025, mais reste surtout diplomatique : la normalisation commerciale demeure largement théorique.
  4. Avec la Turquie, l'objectif de 30 milliards de dollars d'échanges contraste avec une réalité proche de 11,7 milliards.

Quand une porte se ferme à l’Ouest, l’Iran en ouvre plusieurs à ses frontières. Coupé des marchés occidentaux par des décennies de sanctions, Téhéran a méthodiquement transformé son voisinage en planche de salut : un réseau d’échanges qui irrigue son économie, contourne les blocages financiers et lui offre, accessoirement, un levier diplomatique. Tour d’horizon d’une stratégie de survie devenue doctrine.

L’Irak, poumon commercial de Téhéran

Aucun voisin ne compte autant que l’Irak. Sur les onze mois allant de mars 2024 à février 2025, l’Iran y a exporté pour 11,2 milliards de dollars de biens non pétroliers, faisant de Bagdad la deuxième destination de ses ventes hors hydrocarbures1. Plus de 2 200 catégories de produits franchissent la frontière : denrées alimentaires, matériaux de construction, biens manufacturés, mais aussi électricité et gaz dont l’Irak reste dépendant2.

Les deux capitales voient plus grand. Le commerce bilatéral, aujourd’hui autour de 11 milliards de dollars, pourrait atteindre 25 milliards une fois finalisés les projets de marchés frontaliers, de zones économiques conjointes et de villes industrielles partagées2. Cette imbrication, qui dépasse le seul registre marchand, s’inscrit dans la longue histoire des relations Iran-Irak, où l’influence économique sert aussi de relais politique. Pour Téhéran, l’Irak n’est pas un client parmi d’autres : c’est une soupape vitale, d’autant plus précieuse que les recettes en devises se raréfient.

Le lien va au-delà des biens de consommation. L’Iran fournit à son voisin une part substantielle de son électricité et de son gaz, créant une dépendance énergétique que Washington tente de réduire en pressant Bagdad de diversifier ses sources. Cette interdépendance est aussi une vulnérabilité partagée : chaque crise de paiement, chaque sanction secondaire visant les transactions en dollars menace un édifice dont les deux économies dépendent. L’Irak est ainsi devenu à la fois le débouché le plus précieux de l’Iran et le terrain où s’exerce le bras de fer américano-iranien le plus quotidien.

Le pari eurasiatique

L’autre grand mouvement de 2025 s’est joué loin du Golfe. Le 15 mai, l’accord de libre-échange à part entière entre l’Iran et l’Union économique eurasiatique (UEEA) — Russie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizstan, Arménie — est entré en vigueur, succédant à l’accord intérimaire de 20193. Le texte couvre 90 % des lignes tarifaires et fait chuter le droit de douane moyen sur les biens exportés vers l’Iran de 20 % à 4,5 %4.

Les chiffres restent modestes mais progressent vite : le commerce entre l’Iran et les pays de l’UEEA a bondi de 14,6 % en 2024 pour atteindre 5,9 milliards de dollars, et les exportations iraniennes vers le bloc ont crû de 16 % sur les sept premiers mois de l’année iranienne en cours5. Téhéran présente sans ambages cet accord comme une « étape clé pour neutraliser les sanctions »4. La logique rejoint celle de l’alliance avec la Russie et de la relation avec la Chine : reconstruire un espace économique soustrait à l’emprise du dollar et des banques occidentales.

Avec le Golfe, la diplomatie d’abord

À l’ouest du détroit d’Ormuz, le dégel est réel mais prudent. La restauration des liens diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, scellée à Pékin le 10 mars 2023 après sept ans de rupture, a tenu bon — y compris après le choc de l’attaque israélo-américaine de juin 2025 et le rétablissement des sanctions onusiennes6. Riyad et Téhéran ont avancé sur des dossiers concrets, comme les quotas de pèlerins et la facilitation de vols directs pour le Hajj 20266.

Mais l’économie suit de loin la diplomatie. La normalisation commerciale « reste largement aspirée », des accords de coopération technique promettant d’augmenter les échanges sans encore les transformer6. Côté émirati, le rapprochement est spectaculaire sur le plan symbolique : la rencontre entre le président Mohammed ben Zayed et Massoud Pezeshkian fut la première entre l’émir d’Abou Dhabi et un président iranien7. En février 2026, une flottille iranienne de quatre bâtiments a même effectué une visite amicale au port de Sharjah7. Le contentieux territorial vieux de cinquante ans sur les îles d’Abou Moussa et des Tomb rappelle toutefois les limites de l’embellie7.

La Turquie, voisine ambitieuse et rivale

Avec Ankara, l’équation mêle complémentarité énergétique et rivalité régionale. Les deux pays affichent un objectif de 30 milliards de dollars d’échanges en cinq ans, alors que le volume actuel plafonne autour de 11,7 milliards8. Le gaz iranien demeure le socle de la relation, avec en discussion une extension sur 25 ans du contrat d’exportation, ainsi que la modernisation des postes-frontières et l’ouverture de nouveaux points de passage8.

L’écart entre l’ambition et la réalité résume bien la difficulté. Les sanctions américaines compliquent les paiements, et les divergences stratégiques — notamment en Syrie — pèsent sur la confiance. Cette tension entre intérêts convergents et méfiance structurelle est au cœur de la relation Iran-Turquie, où le commerce ne suffit pas toujours à apaiser la concurrence géopolitique.

La guerre, révélateur des limites

L’année 2025 a brutalement testé la solidité de ces réseaux. La guerre directe avec Israël en juin, suivie du rétablissement des sanctions onusiennes par le mécanisme de « snapback » activé par Paris, Berlin et Londres, a rappelé que toute architecture commerciale régionale reste suspendue aux soubresauts sécuritaires6. Les frappes sur les installations énergétiques iraniennes ont menacé la capacité même de Téhéran à honorer ses livraisons de gaz et d’électricité à ses voisins.

Pourtant, fait notable, le réseau a tenu. La détente avec Riyad n’a pas volé en éclats, et les canaux d’échange avec l’Irak, la Turquie ou l’Union eurasiatique sont restés ouverts. Cette résilience valide en partie le calcul iranien : un voisinage économiquement lié a moins intérêt à pousser à l’effondrement de Téhéran. Mais elle souligne aussi la fragilité d’un modèle où la moindre escalade peut interrompre des flux vitaux du jour au lendemain.

Une dépendance qui protège mais enferme

La stratégie iranienne a une cohérence : faute de pouvoir vendre à l’Occident, vendre à tout le reste. Elle amortit le choc des sanctions et tisse des interdépendances qui dissuadent, en théorie, l’escalade. Mais elle a un revers. En concentrant ses échanges sur quelques partenaires — Irak, Chine, Russie, Turquie —, l’Iran troque une dépendance contre une autre, souvent à des conditions désavantageuses et à coups de fortes décotes.

Le signal à surveiller n’est donc pas le prochain protocole d’accord, mais la capacité de Téhéran à convertir ces volumes en investissements et en technologies réels. Tant que la diplomatie devancera l’économie, le voisinage restera pour l’Iran une bouée de sauvetage — utile pour rester à flot, insuffisante pour reprendre le large.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quel est le premier partenaire commercial régional de l'Iran ?

L'Irak occupe une place de choix. Il est devenu la deuxième destination des exportations non pétrolières iraniennes, qui ont atteint 11,2 milliards de dollars sur les onze mois de mars 2024 à février 2025. Les deux pays visent 25 milliards de dollars d'échanges annuels via des marchés frontaliers et zones économiques communes.

Qu'apporte à l'Iran l'accord avec l'Union eurasiatique ?

Entré pleinement en vigueur le 15 mai 2025, l'accord de libre-échange couvre 90 % des lignes tarifaires et fait chuter le droit de douane moyen sur les biens exportés vers l'Iran de 20 % à 4,5 %. Téhéran y voit un levier majeur pour neutraliser les sanctions et diversifier ses débouchés.

La réconciliation avec l'Arabie saoudite a-t-elle des effets économiques ?

Pour l'instant, ils restent limités. La restauration des liens diplomatiques de mars 2023 a survécu à la guerre de juin 2025, et des avancées concrètes existent, notamment sur le pèlerinage. Mais la normalisation commerciale demeure largement aspirée plutôt que réalisée, freinée par la méfiance persistante.

Pourquoi le commerce Iran-Turquie reste-t-il en deçà des ambitions ?

Ankara et Téhéran affichent un objectif de 30 milliards de dollars d'échanges, mais la réalité plafonne autour de 11,7 milliards. Sanctions américaines, rivalités régionales en Syrie et concurrence économique freinent l'élan, même si le gaz iranien reste un pilier de la relation.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Iran exports non-oil goods worth $11.2b to Iraq in 11 months », Tehran Times, mars 2025. https://www.tehrantimes.com/news/511201/Iran-exports-non-oil-goods-worth-11-2b-to-Iraq-in-11-months

  2. « Iraq eyes $25 billion annual trade volume with Iran », Shafaq News, 2025. https://shafaq.com/en/Economy/Iraq-eyes-25-billion-annual-trade-volume-with-Iran 2

  3. « Full-Fledged Free Trade Agreement Between EAEU and Iran Enters into Force », The Astana Times, 15 mai 2025. https://astanatimes.com/2025/05/full-fledged-free-trade-agreement-between-eaeu-and-iran-enters-into-force/

  4. « EAEU & Iran: full-fledged free trade agreement entered into force », Eurasian Economic Commission, mai 2025. https://eec.eaeunion.org/en/news/eaes-iran-vstupilo-v-silu-polnoformatnoe-soglashenie-o-svobodnoy-torgovle-/ 2

  5. « Iran, EAEU to approve free trade roadmap in 2025 as bilateral trade rises », Tehran Times, 2025. https://www.tehrantimes.com/news/516315/Iran-EAEU-to-approve-free-trade-roadmap-in-2025-as-bilateral

  6. Middle East Council on Global Affairs, « The Saudi–Iranian Détente: A Strategic Imperative », MECGA, 2025. https://mecouncil.org/publication/the-saudi-iranian-detente-a-strategic-imperative/ 2 3 4

  7. Stimson Center, « Challenges Ahead For UAE-Iran Rapprochement », Stimson, 2025. https://www.stimson.org/2025/challenges-ahead-for-uae-iran-rapprochement/ 2 3

  8. « Iran, Turkey pledge to promote economic ties to reach $30bn trade target », Qodsna, décembre 2024. https://qodsna.com/en/322217/Iran-Turkey-pledge-to-promote-economic-ties-to-reach-$30bn-trade-target 2

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