Les Alaouites, du sommet de l'État syrien à la peur
Minorité longtemps marginalisée, pilier du pouvoir Assad, puis cible de violences après sa chute : retour sur le rôle des Alaouites dans la Syrie contemporaine.

À retenir
- Les Alaouites, environ 10 % de la population, sont une minorité historiquement marginalisée du littoral syrien.
- L'arrivée de Hafez al-Assad au pouvoir en 1970 propulse la communauté au coeur de l'armée et des services de sécurité.
- La répression de Hama, en 1982, scelle l'alliance entre le régime et sa base alaouite face aux Frères musulmans.
- Tous les Alaouites n'ont pas profité du régime : beaucoup sont restés pauvres ou ont servi de chair à canon.
- Après la chute d'Assad en décembre 2024, la communauté est visée par des violences de représailles.
Dans les montagnes qui surplombent la Méditerranée, autour de Lattaquié, vivait jusqu’à récemment une communauté qui a longtemps incarné le pouvoir absolu en Syrie — sans pour autant en récolter, dans sa masse, les fruits. Les Alaouites, à peine un dixième de la population, ont donné au pays sa dynastie dirigeante pendant plus de cinquante ans. Leur histoire est celle d’un retournement vertigineux : de la marge au sommet, puis du sommet à la peur.
Une minorité longtemps reléguée
Les Alaouites forment une branche du chiisme, traversée d’éléments mystiques et ésotériques, qui a longtemps suscité la méfiance d’un courant majoritaire sunnite1. Ils représentent environ 10 à 12 % des Syriens et se concentrent dans les reliefs côtiers, où ils forment près des deux tiers de la population locale2.
Pendant des siècles, cette communauté rurale et pauvre est tenue à l’écart du pouvoir et de la richesse. Pour ses fils, l’armée devient l’une des rares voies d’ascension sociale — un choix qui pèsera lourd dans l’histoire du pays, comme le rappelle l’évolution du service militaire et son emprise sur la société syrienne.
1970 : de la caserne au palais
Le basculement intervient au XXe siècle. Le parti Baas, laïc et nationaliste, ouvre l’institution militaire aux minorités. Des officiers alaouites y montent en grade. En 1970, l’un d’eux, le général Hafez al-Assad, s’empare du pouvoir lors de son « Mouvement correctif », un coup de force au sein même du Baas3.
Le régime se présente alors en garant laïc de la stabilité, protecteur des minorités face au spectre d’un islamisme sunnite. Mais, dans les faits, il verrouille les leviers de la coercition : selon plusieurs analyses, les Alaouites deviennent largement surreprésentés dans l’armée, les services de renseignement et le parti, certaines unités d’élite étant majoritairement composées de membres de la communauté4. Le pouvoir se double d’un culte de la personnalité et d’un appareil de surveillance omniprésent.
Hama, le sceau du sang
Cette domination ne va pas sans résistance. Dès la fin des années 1970, les Frères musulmans lancent une insurrection contre ce qu’ils qualifient de régime « hérétique »4. L’affrontement culmine à Hama en février 1982 : l’armée bombarde la ville pour briser le soulèvement, faisant, selon les estimations, entre 2 000 et 25 000 morts5.
Le massacre marque la défaite durable de l’opposition islamiste — et soude la communauté alaouite autour du régime. Beaucoup, hantés par la crainte d’une revanche sunnite, lient désormais leur sort à celui de la famille Assad6. La fracture sectaire, longtemps contenue par le discours officiel, est posée. Elle ressurgira, amplifiée, dans la trajectoire des minorités religieuses et de leurs allégeances pendant la guerre civile.
Le mythe d’une communauté privilégiée
Il faut pourtant nuancer l’image d’une minorité unanimement gâtée. Le régime a surtout enrichi un cercle restreint de proches, alaouites comme sunnites cooptés parmi les marchands de Damas et d’Alep6. La masse de la communauté, elle, est restée modeste, fournissant les rangs de l’armée et de la fonction publique plus que les fortunes.
Pire : pendant la guerre déclenchée en 2011, les villages alaouites du littoral ont payé un lourd tribut humain, envoyant leurs jeunes au front. Associer mécaniquement « Alaouites » et « privilégiés » revient à confondre une communauté entière avec l’élite qui s’est servie de son nom — un raccourci qui se révélera dangereux après la chute du régime.
Cette instrumentalisation a longtemps servi la stratégie de survie du pouvoir. En liant le sort de la minorité au sien, le régime s’est assuré une base loyale, persuadée qu’une défaite signerait sa propre disparition. La peur, plus que le privilège, est ainsi devenue le ciment de cette fidélité — un piège que beaucoup d’Alaouites, y compris parmi ceux qui n’avaient jamais profité du système, n’ont pu desserrer.
Après la chute : la communauté en première ligne
Le 8 décembre 2024, le régime s’effondre devant l’offensive menée par Hayat Tahrir al-Cham. Pour les Alaouites, la chute ouvre une période d’extrême vulnérabilité. Dès les premiers mois, la communauté subit licenciements massifs de la fonction publique, enlèvements et expulsions de logements7. La dissolution des anciennes unités militaires et de sécurité a frappé la minorité de plein fouet, précisément parce que l’État Assad l’y avait surreprésentée : des milliers de familles ont perdu leur gagne-pain en quelques semaines7.
La violence atteint son paroxysme début mars 2025. Après des attaques de groupes pro-Assad sur le littoral, une vague de représailles déferle sur Lattaquié et Tartous : plus de 1 000 personnes y sont tuées, dont environ 800 civils, selon les organisations de défense des droits humains ; une commission officielle a documenté 1 426 morts7. Amnesty International et Human Rights Watch réclament des enquêtes pour crimes de guerre8. Le sujet rejoint directement les défis de la justice internationale en Syrie.
L’héritage alaouite se referme ainsi sur un paradoxe tragique : une communauté hier identifiée au pouvoir, aujourd’hui exposée à la vengeance pour les crimes d’un régime qui ne l’a jamais entièrement servie. Le signal à surveiller : la capacité des nouvelles autorités à protéger les minorités et à dissocier la justice contre les responsables de la punition collective d’un groupe — condition de toute paix civile durable.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qui sont les Alaouites ?
Les Alaouites forment une minorité religieuse issue d'une branche du chiisme, mêlant éléments mystiques et ésotériques. Ils représentent environ 10 à 12 % des Syriens et se concentrent traditionnellement dans les montagnes côtières de la région de Lattaquié, longtemps parmi les plus pauvres du pays.
Comment les Alaouites ont-ils accédé au pouvoir ?
Historiquement marginalisés, des Alaouites se sont engagés en nombre dans l'armée, l'une des rares voies d'ascension. En 1970, l'officier alaouite Hafez al-Assad prend le pouvoir par son Mouvement correctif et place sa communauté au coeur de l'appareil militaire et sécuritaire.
Qu'a été le massacre de Hama en 1982 ?
En février 1982, le régime écrase une insurrection des Frères musulmans dans la ville de Hama. L'armée bombarde la cité, faisant selon les estimations entre 2 000 et 25 000 morts. Cet épisode brise l'opposition islamiste et soude la communauté alaouite autour du pouvoir.
Quel est le sort des Alaouites après la chute d'Assad ?
Depuis décembre 2024, la communauté, associée à l'ancien régime, fait face à des représailles : licenciements massifs, enlèvements et, en mars 2025, des massacres sur le littoral ayant fait plus d'un millier de morts. Des ONG réclament des enquêtes pour crimes de guerre.
Sources
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« Primer on the Alawites in Syria », Foreign Policy Research Institute, décembre 2016. https://www.fpri.org/article/2016/12/primer-alawites-syria/ ↩
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« The enigma of the number of ʿAlawis in Syria: 11% indeed? » (proportion des Alaouites dans la population et concentration dans les reliefs côtiers), British Journal of Middle Eastern Studies (Taylor & Francis), 2024. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13530194.2024.2427091 ↩
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« Regime Change and Minority Risks: Syrian Alawites After Assad », Carnegie Endowment for International Peace, juillet 2025. https://carnegieendowment.org/research/2025/07/syria-alawites-minority-postwar-post-assad?lang=en ↩
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« The Syrian army and its power pyramid » (surreprésentation des Alaouites dans l’armée, les services de renseignement et les unités d’élite), openDemocracy, 2018. https://www.opendemocracy.net/en/north-africa-west-asia/syrian-army-and-its-power-pyramid/ ↩ ↩2
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« Born From the Stars: The Alawites in Syria », The Politic, consulté en juin 2026. https://thepolitic.org/born-from-the-stars-the-alawites-in-syria/ ↩
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« Alawites for Assad », Foreign Affairs, 16 avril 2012. https://www.foreignaffairs.com/articles/middle-east/2012-04-16/alawites-assad ↩ ↩2
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« UN Syria Commission finds March coastal violence was widespread and systematic » (massacres côtiers de mars 2025, bilan documenté de 1 426 morts et violations persistantes, dont des enlèvements), Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR), août 2025. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/08/un-syria-commission-finds-march-coastal-violence-was-widespread-and ↩ ↩2 ↩3
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« Massacres of civilians in Syria must be investigated as war crimes », Amnesty International, avril 2025. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/04/syria-coastal-massacres-of-alawite-civilians-must-be-investigated-as-war-crimes/ ↩
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