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La doctrine « Donroe » : le retour de la chasse gardée américaine

Après la capture de Maduro le 3 janvier 2026, Washington assume une sphère d'influence sur l'hémisphère. Décryptage de la « doctrine Donroe » et de ses risques.

Par ISS5 juin 2026Lecture 11 min
Carte de l'hémisphère occidental projetée derrière une silhouette présidentielle américaine, évoquant la doctrine Donroe et la chasse gardée des États-Unis.
Carte de l'hémisphère occidental projetée derrière une silhouette présidentielle américaine, évoquant la doctrine Donroe et la chasse gardée des États-Unis. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le 3 janvier 2026, plus de 200 forces spéciales américaines capturent à Caracas le président vénézuélien Nicolás Maduro, transféré devant un tribunal de New York pour trafic de drogue.
  2. Donald Trump baptise sa vision « doctrine Donroe » — contraction de Donald et Monroe — : l'hémisphère occidental redevient une chasse gardée où nul rival ne sera toléré.
  3. La Stratégie de sécurité nationale de novembre 2025 inscrit noir sur blanc un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe de 1823.
  4. Au Conseil de sécurité, Russie et Chine dénoncent une « agression » ; l'Europe peine à parler d'une seule voix, et la CELAC se déchire.
  5. En revendiquant sa propre sphère, Washington fragilise l'argument qui lui servait à condamner la Russie en Ukraine et la Chine autour de Taïwan.

Il est un peu plus de deux heures du matin, le 3 janvier 2026, lorsque des hélicoptères américains se posent sur le complexe présidentiel de Caracas. En moins de trente minutes, plus de deux cents membres des forces spéciales, appuyés par des frappes aériennes, s’emparent de Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores. Le lendemain, depuis son club de Mar-a-Lago, Donald Trump salue « l’une des démonstrations les plus stupéfiantes et puissantes de la force militaire américaine de l’histoire »1. Puis il lâche une formule qui restera : la « doctrine Donroe ». Contraction de son propre prénom et du nom du président James Monroe, l’expression résume une ambition décomplexée — refaire de l’hémisphère occidental une chasse gardée américaine.

De Monroe à « Donroe » : deux siècles de chasse gardée

Le terme n’a rien d’officiel : c’est un mot de commentaire, repris par la presse puis assumé par le président lui-même2. Mais il s’enracine dans une histoire longue. En 1823, dans son message annuel au Congrès, James Monroe interdit aux puissances européennes toute nouvelle colonisation des Amériques, en échange d’une promesse de non-ingérence dans les affaires du Vieux Continent3. La doctrine Monroe, d’abord défensive, va se muer en instrument de domination régionale.

Le tournant intervient en 1904. Face à des créanciers européens menaçant d’intervenir militairement pour recouvrer leurs dettes en Amérique latine, Theodore Roosevelt proclame le droit des États-Unis d’exercer un « pouvoir de police internationale » pour réprimer les « méfaits chroniques » de la région. Ce « corollaire Roosevelt » opère un retournement décisif : la mise en garde naguère adressée à l’Europe devient un permis d’ingérence dans les affaires des voisins du Sud. Au nom du principe, les Marines débarquent à Saint-Domingue en 1904, au Nicaragua en 1911, en Haïti en 19154. Pendant un siècle, la doctrine Monroe servira ainsi tour à tour de bouclier et d’épée. C’est cet héritage que la seconde administration Trump réactive — en l’assumant cette fois sans le moindre détour rhétorique.

La filiation n’est pas qu’un effet de style. En novembre 2025, la nouvelle Stratégie de sécurité nationale inscrit noir sur blanc un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe5. Le texte affirme la volonté de « rétablir la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental » et de « refuser aux compétiteurs extra-hémisphériques la capacité de positionner des forces (…) ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère »6. La Maison-Blanche elle-même présente ce document comme sa version de la doctrine Monroe. Trois menaces y sont identifiées pour la région : les migrations, la drogue et la Chine.

Caracas, acte fondateur

Le Venezuela offre à cette doctrine son baptême du feu. L’opération, baptisée « Absolute Resolve », a été préparée de longue date. Les captifs sont d’abord conduits à bord d’un navire de guerre, l’Iwo Jima, puis transférés à New York, où Maduro et son épouse comparaissent dès le 5 janvier devant un tribunal fédéral, accusés de trafic de stupéfiants1. Le ministre vénézuélien de l’Intérieur, Diosdado Cabello, fait état de plus de cent morts ; Washington reconnaît sept militaires américains blessés, mais aucun tué dans ses rangs7.

L’objectif affiché — démanteler un « narco-régime » — masque une logique plus large. Interrogé sur la suite, Trump déclare vouloir « diriger le pays » jusqu’à une transition « sûre et appropriée », avant que son secrétaire d’État, Marco Rubio, ne nuance en évoquant un levier surtout économique2. La capture n’est pas une fin ; c’est un signal. Et il s’adresse à tout le voisinage.

Trump ne s’en cache pas. Devant la presse, il menace ouvertement la Colombie d’un sort comparable, juge Cuba « prête à tomber » et n’exclut pas le Mexique2. Une grille de lecture qui rappelle de près l’expansion de l’influence russe en Amérique latine et, surtout, l’avancée chinoise dans la région, que la doctrine Donroe entend précisément refouler.

Groenland, Panama, Canada : la carte avant le territoire

L’ambition ne s’arrête pas au sud du Rio Grande. Dès l’orée de son second mandat, Trump avait revendiqué le Groenland, réclamé le canal de Panama et évoqué l’absorption du Canada, n’excluant pas la « force militaire » pour les deux premiers et la « force économique » pour le troisième8. Derrière la provocation, une logique de ressources et de positions : terres rares et routes maritimes de l’Arctique pour le Groenland, contrôle d’une voie d’eau stratégique pour le Panama.

Le canal de Panama, justement, est devenu un terrain d’affrontement direct avec Pékin. Washington reprochait à un conglomérat de Hong Kong le contrôle de ports aux deux extrémités de la voie d’eau, qu’il qualifiait de menace pour sa sécurité. La rhétorique territoriale poursuit un but clair : reprendre la main sur les infrastructures jugées vitales et en chasser les acteurs chinois. Quant au Canada, l’évocation d’une « force économique » pour l’absorber relevait d’un registre plus provocateur que crédible — mais elle disait, là encore, le retour d’une grammaire territoriale que l’on croyait révolue.

Le droit international comme dommage collatéral

Pour les juristes, la rupture est nette. Renverser par la force le dirigeant d’un État souverain heurte de plein fouet l’article 2, paragraphe 4 de la Charte des Nations unies, qui prohibe la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale d’un État. De nombreux observateurs y voient une violation du droit international et un « précédent dangereux », validant l’idée qu’une puissance puisse abattre unilatéralement un gouvernement qu’elle juge illégitime9.

C’est ici que se joue la portée doctrinale de l’affaire. Les États-Unis ont passé des décennies à dénoncer les sphères d’influence comme des reliques d’un âge sombre ; ils en revendiquent désormais une, ouvertement10. Un ordre fondé sur les zones d’influence menace de se substituer, ou du moins de se superposer, à l’ordre dit « fondé sur des règles » que Washington avait lui-même érigé après 1945.

Conseil de sécurité fracturé, Europe sans voix

À New York, la riposte diplomatique s’enlise. Réuni en urgence le 5 janvier, le Conseil de sécurité se révèle profondément divisé. L’ambassadeur vénézuélien, Samuel Moncada, dénonce « une attaque armée illégitime, dépourvue de toute justification juridique », un propos relayé par Cuba, la Colombie, mais aussi par deux membres permanents : la Russie et la Chine9. À Moscou, le numéro deux du Conseil de sécurité russe, Dmitri Medvedev, qualifie l’opération d’« agression » et de « violation du droit international » ; selon l’agence d’État TASS, la diplomatie russe réclame la « libération immédiate » de Maduro et de son épouse11. Faute de majorité, aucune résolution n’est adoptée.

Du côté chinois, la presse d’État se saisit de l’aubaine. Le Global Times, quotidien dont la ligne reflète celle de Pékin, file la métaphore : la doctrine Donroe serait « une épée suspendue au-dessus de l’Amérique latine », le raid de Caracas n’étant qu’un « galop d’essai » destiné à instaurer un « effet de sidération » — se soumettre ou devenir la prochaine cible12. À Caracas, la chaîne teleSUR, financée par plusieurs États de l’ALBA, donne la parole à la vice-présidente Delcy Rodríguez, qui parle d’« enlèvement » et accuse l’« empire le plus brutal que l’humanité ait connu » de viser les ressources stratégiques du pays13. Ces récits sont à manier avec prudence — ils servent aussi des intérêts de régime — mais ils convergent avec l’analyse de juristes occidentaux sur le fond du droit.

L’Europe, elle, peine à trouver le ton. La déclaration commune signée par vingt-six États membres — la Hongrie s’étant retirée — ne contient ni condamnation explicite ni même implicite de l’intervention, alors même que de nombreux experts y voient une violation directe des principes de souveraineté et d’intégrité territoriale inscrits dans la Charte. Seul le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, qualifie sans ambiguïté la capture de Maduro d’illégale. Sur le Groenland, en revanche, le verbe se durcit : la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, prévient que « si les États-Unis attaquent un autre pays de l’OTAN, tout s’arrête » ; Berlin rappelle que, le Danemark étant membre de l’Alliance, le Groenland relève en principe de sa défense collective14. La menace pesant sur un territoire allié mobilise, on le voit, bien davantage que le renversement d’un dirigeant honni à l’autre bout de l’hémisphère.

Quand chacun veut sa sphère : le précédent qui se retourne

Au sud, l’unité latino-américaine vole en éclats. Réunie en urgence début janvier à l’initiative de la Colombie et du Brésil, la CELAC se sépare sans déclaration commune. Les présidents progressistes — Lula, Petro, Boric, Sheinbaum — condamnent une opération qui « franchit une ligne inacceptable » et constitue une « gravissime atteinte à la souveraineté » du Venezuela. Mais l’Argentine de Javier Milei, l’Équateur, le Salvador célèbrent au contraire la chute d’un « narco-terroriste », reprenant le vocabulaire de la Maison-Blanche ; menée par Buenos Aires, une dizaine de pays bloquent toute condamnation régionale15. La crise révèle la fragilité des espaces d’intégration latino-américains face à un choc venu du Nord — et la difficulté du Brésil à assumer son rôle de puissance d’équilibre dans l’Atlantique Sud.

Reste le paradoxe le plus lourd de conséquences. En revendiquant une sphère d’influence, Washington valide la logique même qu’il combattait. Moscou considère son voisinage — son « étranger proche » — comme une zone d’influence naturelle, jusqu’en Asie centrale ; Pékin en fait autant en mer de Chine méridionale et autour de Taïwan. La question, posée de longue date par Russes et Chinois, devient embarrassante : quelle différence entre l’opération de Caracas et une intervention russe pour écarter un gouvernement hostile à sa frontière ? En affirmant un droit de regard exclusif sur son voisinage, les États-Unis risquent de perdre la crédibilité qui leur permettait de s’opposer aux manœuvres chinoises ou à l’agression russe en Ukraine10. Cette érosion du discours normatif occidental se joue aussi dans les enceintes multilatérales, où Pékin étend méthodiquement son influence.

Le danger ne s’arrête pas à la rhétorique. Washington revendique aujourd’hui le Venezuela, Moscou l’Ukraine, Pékin la mer de Chine et Taïwan ; aucun ne reconnaît la sphère de l’autre. Là où les diplomates du XIXe siècle parlaient de « concert » des puissances, les analystes décrivent désormais un risque de « collision » — un affrontement entre puissances nucléaires qui, à l’ère des armes hypersoniques et de la cyberguerre, fait planer le spectre d’une escalade incontrôlée10. La doctrine Donroe ne signe pas seulement le retour d’une vieille chasse gardée. Elle pourrait inaugurer un monde où les frontières du fort se redessinent à la force, et où le mot « souveraineté » ne vaut plus que pour ceux qui ont les moyens de la défendre.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la « doctrine Donroe » ?

C'est un terme de commentaire, non une doctrine officielle. Contraction de « Donald » et « Monroe », il a été employé par Donald Trump lui-même après la capture de Maduro pour désigner sa vision d'un hémisphère occidental placé sous domination américaine exclusive, dans la lignée de la doctrine Monroe de 1823.

Que s'est-il passé au Venezuela le 3 janvier 2026 ?

Lors de l'opération « Absolute Resolve », plus de 200 forces spéciales américaines, appuyées par des frappes aériennes, ont saisi à Caracas le président Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores. Transférés à New York, ils ont été présentés à un tribunal fédéral pour trafic de stupéfiants. Caracas a fait état de plus de cent morts.

En quoi la doctrine Donroe heurte-t-elle le droit international ?

Le recours à la force pour renverser le dirigeant d'un État souverain contrevient à l'article 2, paragraphe 4 de la Charte des Nations unies, qui interdit la menace ou l'emploi de la force contre l'intégrité territoriale d'un État. De nombreux juristes y voient une violation directe du principe de non-intervention.

Pourquoi parle-t-on d'un risque pour les États-Unis eux-mêmes ?

En revendiquant une sphère d'influence dans son voisinage, Washington légitime la même logique pour ses rivaux. Russie et Chine peuvent invoquer un raisonnement symétrique pour l'Ukraine ou Taïwan, affaiblissant l'argument occidental fondé sur la souveraineté et le droit international.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « How the US attack on Venezuela, abduction of Maduro unfolded », Al Jazeera, 4 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/4/how-the-us-attack-on-venezuela-abduction-of-maduro-unfolded 2

  2. « Trump’s ‘Donroe Doctrine’ seeks influence over Western Hemisphere citing old US policy », ABC News, janvier 2026. https://abcnews.com/Politics/trumps-donroe-doctrine-seeks-influence-western-hemisphere-citing/story?id=128926397 2 3

  3. « Monroe Doctrine (1823) », National Archives, consulté en 2026. https://www.archives.gov/milestone-documents/monroe-doctrine

  4. « Roosevelt Corollary to the Monroe Doctrine, 1904 », Office of the Historian, U.S. Department of State, consulté en 2026. https://history.state.gov/milestones/1899-1913/roosevelt-and-monroe-doctrine

  5. « White House calls national security strategy Trump’s version of the Monroe Doctrine », NPR, 9 décembre 2025. https://www.npr.org/2025/12/09/nx-s1-5633261/white-house-calls-national-security-strategy-trumps-version-of-the-monroe-doctrine

  6. « National Security Strategy of the United States of America », The White House, novembre 2025. https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf

  7. « Venezuela says 100 killed in U.S. military operation that captured Maduro », CNBC, 7 janvier 2026. https://www.cnbc.com/2026/01/07/us-venezuela-military-operation-maduro-injuries-casualties.html

  8. « Trump suggests he could use military force to acquire Panama Canal and Greenland and ‘economic force’ to annex Canada », NBC News, 7 janvier 2025. https://www.nbcnews.com/politics/donald-trump/trump-suggests-use-military-force-acquire-panama-canal-greenland-econo-rcna186610

  9. « Maduro seized, norms tested: Security Council divided as Venezuela crisis deepens », UN News, 5 janvier 2026. https://news.un.org/en/story/2026/01/1166706 2

  10. « Trump and the Dangers of Spheres of Influence », TIME, janvier 2026. https://time.com/7344540/trump-venezuela-maduro-sphere-of-influence/ 2 3

  11. « Russia strongly calls on US to release Maduro, his wife — MFA », TASS, janvier 2026. https://tass.com/politics/2068249

  12. « New Monroe Doctrine a sword hanging over Latin America », Global Times, janvier 2026. https://www.globaltimes.cn/page/202601/1353960.shtml

  13. « Venezuela: VP Rodriguez Asks U.S. for Proof of Life of President Maduro », teleSUR English, janvier 2026. https://www.telesurenglish.net/venezuela-vp-rodriguez-asks-u-s-for-proof-of-life-of-president-maduro/

  14. « Trump’s Venezuela attack, Greenland threats raise fears in Denmark, Europe », NBC News, janvier 2026. https://www.nbcnews.com/world/greenland/trump-venezuela-attack-maduro-greenland-threats-denmark-europe-rcna252289

  15. « CELAC Emergency meeting on US Intervention in Venezuela ends without consensus », Searchlight, 9 janvier 2026. https://www.searchlight.vc/press-release/2026/01/09/celac-emergency-meeting-us-intervention-venezuela-ends-without-consensus/

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