Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Inde

Réserves de pétrole : le pari énergétique de l'Inde

Avec 88 % de son brut importé et 9,5 jours de réserves, l'Inde court après sa sécurité énergétique. Décryptage de la phase II de ses réserves stratégiques.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Cuves de stockage de pétrole brut symbolisant les réserves stratégiques de l'Inde
Cuves de stockage de pétrole brut symbolisant les réserves stratégiques de l'Inde (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Inde importe 88,2 % de son brut en 2025, ce qui en fait l'une des grandes économies les plus exposées aux chocs pétroliers.
  2. Ses réserves stratégiques actuelles, 5,33 millions de tonnes réparties sur trois sites, ne couvrent qu'environ 9,5 jours de demande.
  3. La phase II du programme ajoute 6,5 millions de tonnes via Chandikhol et l'extension de Padur, visée pour 2028-2029.
  4. L'Inde a profité du pétrole russe décoté depuis 2022, mais ces rabais se sont largement résorbés en 2025.

Imaginez une économie d’un milliard et demi d’habitants dont les raffineries tourneraient à vide en moins de dix jours si le robinet mondial se fermait. C’est, à peu de chose près, la situation de l’Inde. Troisième consommateur de pétrole de la planète, le pays importe l’écrasante majorité de son brut et ne dispose que d’un coussin de sécurité famélique. D’où une course contre la montre : bâtir des réserves stratégiques capables d’absorber le prochain choc.

Une dépendance vertigineuse

Le chiffre donne le vertige. En 2025, la dépendance de l’Inde aux importations de brut a atteint 88,2 %, l’un des taux les plus élevés parmi les grandes économies1. Concrètement, près de neuf barils sur dix consommés dans le pays viennent de l’étranger. Cette exposition rend l’économie indienne hypersensible aux fluctuations des prix mondiaux : une flambée du baril alourdit la facture d’importation, creuse le déficit commercial, affaiblit la roupie et nourrit l’inflation.

La vulnérabilité est aussi géographique. Les raffineries indiennes traitent environ 5,6 millions de barils par jour, dont près de 40 % transitent par le détroit d’Ormuz2. Début 2026, le Moyen-Orient représentait environ 55 % des importations indiennes de brut, sa part la plus élevée depuis des années2. Tout incident dans ce goulet d’étranglement aurait des conséquences immédiates. La sécurisation des approvisionnements critiques est un enjeu que l’Inde retrouve dans d’autres domaines, comme le montre le développement stratégique des terres rares.

Cette fragilité est appelée à s’accentuer. Avec une population dépassant 1,4 milliard d’habitants et une classe moyenne en pleine expansion, la consommation énergétique de l’Inde ne cesse de croître. Chaque point de croissance économique pèse un peu plus sur la demande de carburants, et donc sur la facture pétrolière. Sans dispositif d’amortissement, le pays resterait à la merci de chaque tension géopolitique, de chaque sanction frappant un fournisseur, de chaque soubresaut de la demande mondiale.

Des réserves encore trop maigres

Pour parer au risque, l’Inde a lancé dès le milieu des années 2000 un programme de réserves stratégiques, sur le modèle des grands pays consommateurs. Trois sites souterrains ont été aménagés dans des régions côtières choisies pour leur accès rapide en cas d’urgence : Visakhapatnam (1,33 million de tonnes), Mangaluru (1,5 million) et Padur (2,5 millions), soit une capacité combinée de 5,33 millions de tonnes3. Le problème, c’est que ce stock ne couvre qu’environ 9,5 jours de demande nationale3.

La comparaison est sévère. La Chine dispose d’environ six mois de réserves, quand l’Inde plafonne, stocks publics et commerciaux confondus, autour de vingt à vingt-cinq jours4. L’écart illustre le retard à combler. En mars 2026, le ministre de tutelle indiquait que les réserves stratégiques étaient remplies aux deux tiers environ5, signe que le remplissage progresse mais que la marge de sécurité reste mince face à un choc prolongé.

Constituer ces réserves n’a pourtant rien d’anodin. La construction d’infrastructures de stockage souterraines exige des investissements lourds, qui entrent en concurrence avec d’autres priorités économiques et sociales. S’y ajoutent les contraintes de sécurité et d’environnement : stocker du brut suppose des normes strictes pour prévenir fuites et accidents, et une coordination fine entre agences gouvernementales. Dans un pays aussi vaste, la seule logistique du remplissage relève du défi.

La phase II, changement d’échelle

La réponse passe par l’expansion. La deuxième phase du programme, approuvée en 2021, doit ajouter 6,5 millions de tonnes de capacité grâce à de nouvelles installations à Chandikhol, dans l’Odisha, et à une extension de Padur, au Karnataka, dans le cadre d’un partenariat public-privé3. L’achèvement est visé pour 2028-20293. À terme, en cumulant la phase II et la participation privée, l’Inde ambitionne de tripler sa capacité pour atteindre 15 millions de tonnes sur la décennie, ce qui porterait la couverture publique au-delà de trente jours d’importations3.

L’État met la main à la poche. Le budget 2025-26 a prévu une dotation de 55,97 milliards de roupies, soit environ 647 millions de dollars, pour le remplissage des réserves6. L’objectif est double : profiter des creux de prix pour acheter au meilleur coût, et se prémunir contre les perturbations géopolitiques chez des fournisseurs clés comme la Russie ou ceux du Moyen-Orient6. Le financement de telles infrastructures lourdes s’inscrit dans l’effort plus large de modernisation du pays, à l’image du développement de l’infrastructure urbaine de l’Inde.

Les réserves stratégiques ne sont pas qu’un filet de sécurité : elles confèrent à l’Inde un levier de négociation. En tant que consommateur de premier plan, le pays peut, en période de tension, libérer une partie de ses stocks pour stabiliser les prix intérieurs et peser sur les producteurs. À mesure que sa capacité augmentera, New Delhi gagnera en marge de manœuvre dans les forums internationaux sur l’énergie, où elle entend défendre ses intérêts tout en se posant en acteur de la stabilité du marché mondial.

L’arme de la diversification

Au-delà du stockage, l’Inde joue la carte des fournisseurs. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, elle a massivement absorbé du brut russe vendu à prix cassés, Moscou devenant l’un de ses premiers approvisionneurs7. Le rabais a longtemps tourné autour de 10 à 13 dollars par baril par rapport au Brent7. Mais ces décotes se sont largement résorbées en 2025, le pétrole russe revenant à des prix proches du marché7.

New Delhi ajuste donc en permanence. En mars 2026, le pays a procédé à des achats massifs — 30 millions de barils — qui traduisent une expansion systématique des réserves au-delà de la seule optimisation des coûts, dans la perspective de futures ruptures d’approvisionnement2. Cette agilité, qui consiste à arbitrer entre Russie, Golfe et autres origines selon les conditions du marché, est devenue une composante centrale de la sécurité énergétique indienne. Elle s’appuie de plus en plus sur l’analyse de données et les outils numériques que développe par ailleurs le secteur technologique indien, jusqu’à l’usage de l’intelligence artificielle pour anticiper les mouvements de marché et optimiser les achats.

Un coussin encore à gonfler

L’Inde a pris la mesure de sa fragilité énergétique, mais le chantier est loin d’être achevé. Avec moins de dix jours de réserves stratégiques disponibles aujourd’hui, le pays reste exposé à tout choc majeur, qu’il vienne d’Ormuz, du Moyen-Orient ou d’une nouvelle secousse géopolitique. La phase II et la montée en puissance du partenariat public-privé dessinent une trajectoire crédible, à condition de tenir les délais de 2028-2029. Le signal à surveiller sera le rythme de remplissage et l’avancée des sites de Chandikhol et de Padur : c’est là que se jouera la capacité de l’Inde à transformer une dépendance subie en résilience maîtrisée, tout en poursuivant sa transition vers les énergies renouvelables. La même exigence de souveraineté technologique anime le développement de l’industrie des semi-conducteurs.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'Inde constitue-t-elle des réserves stratégiques de pétrole ?

L'Inde importe environ 88 % de son brut, ce qui l'expose aux flambées de prix et aux ruptures d'approvisionnement. Les réserves stratégiques servent de tampon en cas de crise géopolitique ou de catastrophe, permettant de stabiliser les prix intérieurs et de garantir l'approvisionnement des raffineries et des industries pendant plusieurs jours.

Combien de jours de consommation les réserves indiennes couvrent-elles ?

Les réserves stratégiques actuelles, d'une capacité de 5,33 millions de tonnes réparties sur trois sites, ne couvrent qu'environ 9,5 jours de demande nationale. C'est nettement moins que la Chine, qui dispose d'environ six mois de réserves. La phase II et la participation privée visent à tripler cette capacité sur la décennie.

L'Inde dépend-elle du pétrole russe ?

Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, l'Inde a massivement acheté du brut russe décoté, devenu l'un de ses principaux fournisseurs. Mais les rabais qui rendaient ce pétrole attractif se sont largement résorbés en 2025. New Delhi diversifie ses sources, tout en restant exposée aux livraisons du Golfe via le détroit d'Ormuz.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « India’s Strategic Petroleum Reserves: Safeguarding Energy », iFluids Engineering, 2025. https://ifluids.com/blog/indias-strategic-petroleum-reserves/

  2. « India Imports Russian Oil: Strategic Energy Security Shift », Discovery Alert, 2026. https://discoveryalert.com.au/india-energy-security-russian-oil-imports-2026/ 2 3

  3. « Strategic Petroleum Reserves India: Capacity, Locations & Importance », Insights on India, 24 mars 2026. https://www.insightsonindia.com/2026/03/24/strategic-petroleum-reserves-sprs/ 2 3 4 5

  4. « India’s Oil Reserves: Costly Race Against Energy Shocks », Whalesbook, 2025. https://www.whalesbook.com/news/English/commodities/Indias-Oil-Reserves-Costly-Race-Against-Energy-Shocks/69fe86819ee36de980580479

  5. « India’s Strategic Petroleum Reserves (SPRs) about two-thirds full: Union Minister », Vision IAS, 25 mars 2026. https://visionias.in/current-affairs/news-today/2026-03-25/economy/indias-strategic-petroleum-reserves-sprs-about-two-thirds-full-union-minister

  6. « Budget 2025: Strategic petroleum reserves see Rs 5,597 cr allocation boost », Business Standard, 2 février 2025. https://www.business-standard.com/budget/news/strategic-petroleum-reserves-get-rs-5-597-crore-allocation-boost-in-budget-125020200383_1.html 2

  7. « Russia’s Crude Returns to India — But Is the Bargain Over? », India’s World, 2025. https://indiasworld.in/russias-crude-returns-to-india-but-is-the-bargain-over/ 2 3

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail